mercredi 12 août 2020

Français, point barre !

Il fallait s’y attendre. Depuis la victoire des Bleus, un vrai faux débat agite les réseaux sociaux et certains commentateurs ou personnalités politiques sur les origines des champions du monde. À l’étranger comme chez nous. Comme si l’on retombait plus bas encore que le dérapage raciste en 2005 d’Alain Finkelkraut (dont il s’est excusé) sur l’équipe de France de foot qui n’était plus « black-blanc-beur » mais « black-black-black ». Désormais, se plaisent à rectifier les esprits rances, ce ne sont pas les Bleus qui ont soulevé le trophée mais « l’Afrique (qui) est championne du monde ». On a donc vu apparaître la liste des 23 joueurs avec des drapeaux représentant leur pays d’origine. Ce à quoi a opportunément répondu Benjamin Mendy par la publication de la même liste accompagnée de drapeaux français. Avec le commentaire « réparé ». À leur époque, Kopa et Platini ne disposaient pas d’un smartphone pour tancer d’autres grincheux qui les considéraient trop « polac » ou trop « rital ». Comme si la question des origines empêchait de défendre avec orgueil les couleurs nationales. Zidane a lui aussi donné la réponse il y a vingt ans. Tous ceux qui se complaisent à faire circuler ces messages triturant leurs angoisses identitaires oublient deux choses fondamentales. D’abord, il n’existe qu’une seule catégorie de Français. Ceux qui ont la nationalité française. Nos valeurs républicaines et nos règles constitutionnelles nous imposent de lutter contre cette hérésie laissant croire que les Français dits « d’origine » seraient moins français que ceux qui aiment s’appeler les « Français de souche ». L’histoire de notre pays et de son peuplement montre à quel point il faut refuser ces hypothétiques sous-catégories de Français. Il n’existe donc pas de Français « d’origine ». Faut-il aussi rappeler, ici, comment les Français des Outre-mer peuvent souffrir de cette discrimination ? Alors, non, ce n’est pas une nouvelle sorte de FrançAfrique qui a gagné la Coupe du Monde mais des joueurs français. Parce que citoyen de notre pays. Et ce rappel incessant des origines est bien une opération pour faire prospérer la petite boutique de partis ou mouvements fantasmant un modèle fermé, nationaliste, et raciste. Certains allant jusqu’à proclamer qu’ils préféraient soutenir les adversaires croates car catholiques et blancs. Mais le plus marquant est que ce type de débat ressort alors même que les jeunes joueurs de l’équipe n’ont jamais mis en avant leur origine ou chercher à avancer des revendications identitaires. Ils n’ont cessé de crier leur patriotisme, via le fameux « Vive la république » d’Antoine Griezmann, et de s’emparer de tous les symboles nationaux. À tel point qu’ils représentent aujourd’hui les symboles d’un nationalisme décomplexé. Fier du drapeaux tricolore, le bonheur d’être français, un patriotisme joyeux et assumé. À l’opposé de l’agitation passéiste du mot France pour signifier le rejet de l’autre en raison de ses origines, la défiance à sa loyauté ou à son attachement au pays. Comme si la diversité était un frein aux valeurs républicaines. Doit-on aussi rappeler aux grincheux l’histoire de la France Libre dont l’odyssée a puisé ses forces sur le continent africain ? Encore une fois, cette équipe de France semble promouvoir des valeurs que notre système politique, institutionnel, économique et social a bien du mal à mettre en œuvre : le mérite, la solidarité, la cohésion. Elle et plus globalement le foot montrent comment l’ascenseur social peut fonctionner et que l’intégration peut se transformer en réussite éclatante en s’affranchissant des ségrégations. À tous ceux qui considèrent qu’il faudrait trier entre les champions du monde en distinguant des Français pas tout fait français, il faut opposer la célèbre formule : « Liberté, égalité, Mbappé ». Le plus beau des pieds de nez.

Jérôme Talpin - Le Journal de l’île / p.3