mardi 04 août 2020

"L’archipel" contre "l’oublioir"

Peut-être, dans un siècle ou deux, des historiens s’étonneront- ils de cette sorte de frénésie mémorielle que nous vivons aujourd’hui. Edouard Philippe en évoquait l’un des signes, hier, en commémorant à Paris le souvenir de l’esclavage et son abolition. A savoir cet "archipel de dates" qui fait que l’on célèbre la fin de l’esclavage le 20 décembre ici, le 10 juin en Guyane, le 22 mai en Martinique… et donc le 10 mai en France. Dans le détail, chacune de ces célébrations n’est pas rigoureusement identique mais en toile de fond figure en tout cas cette envie de repousser "l’oublioir", ainsi que l’écrivait Aimé Césaire.

Judicieusement repris hier par le Premier ministre, ce terme signifiait cette grande machine à oublier actionnée par les dominants embarrassés par le lourd poids de l’histoire. Dans le vaste débat sur la réparation, ces commémorations répétées symbolisent au moins la reconnaissance par la société de préjudices moraux antérieurs dont bien des persistances se font encore sentir aujourd’hui.

Cette succession de dates a donc un sens commun - faire en sorte que "l’oublioir" ne fonctionne plus - et des sens particuliers, incitant, chacun sur son territoire, à célébrer la fin de ces souffrances comme il l’entend. Alors on peut, à bon droit, fêter la liberté dans la joie un 20 décembre et s’incliner devant l’ignominie un 10 mai. Car au fond, l’essentiel ne se limite pas à ce que l’on dit ou pense mais à ce que l’on fait de ce devoir de mémoire. Et pour le coup, là encore incontestablement, les consciences avancent. Dans plusieurs villes, comme Bordeaux (lire en page 12), on assume plus ouvertement ce qu’Edouard Philippe appelait hier "la dette". Sans pour autant se livrer à un vain exercice d’autoflagellation.

Faut-il pour autant forcer la marche, comme le fait le Cran en assignant l’État en justice contre un article du décret d’abolition, 170 ans après ? Doit-on, pour assumer l’histoire, intenter un procès au passé quand plus aucun acteur n’est de ce monde ? Dans un siècle ou deux, sans doute les historiens se poseront-ils toujours la question.