lundi 10 août 2020

La sensation grisante de la rupture

Qu’on aime ou qu’on n’aime pas Emmanuel Macron, force est de constater que notre pays n’est plus le même depuis un an. Peut-être pas en profondeur mais au moins en surface. C’est une impression partagée et confortée par ce qui ressort de plusieurs enquêtes d’opinion publiées pour le premier anniversaire à l’Élysée du chef de l’État. Les Français voulaient des réformes et des changements. Ils en ont ! Les électeurs ont exprimé une envie de « dégagisme » en choisissant un brillant élève de l’ENA et ancien banquier de chez Rothschild. Son libéralisme économique et son exercice très technocratique du pouvoir ne devraient donc pas constituer une grande surprise, même si les mouvements de contestation semblent découvrir que le gouvernement penche de plus en plus à droite.

Signe le plus ostensible de ce changement à la tête de l’État, le style du pouvoir. Désireux de rompre avec une « présidence normale », le jeune président a très vite voulu lever le doute sur sa capacité à incarner le pouvoir. À peine élu, il a entrepris de se glisser dans les habits de président en allant chercher légitimité historique et charisme ; traversant, seul et dans la nuit, la cour du Louvre avant son discours devant la pyramide annonciateur d’un exercice du pouvoir très monarchie républicaine. Emmanuel Macron entend donc personnifier cette verticalité dont l’absence a été tant reprochée à François Hollande. Elle signifie pour lui : l’autorité, la volonté, des valeurs fortes, le projet à long terme. Figure du chef, il entend aussi incarner le retour de la France à l’extérieur, une image de modernisme et de changement, ainsi qu’un leadership. Faire entendre la voix de la France. Qu’il s’agisse de sa vision de l’Europe ou de mobiliser pour lutter contre les bouleversements climatiques. Il fait comprendre qu’il est capable de dire ce qu’il pense à Trump et à Poutine. Ou de leur serrer la main très fort ! Côté com’, tout semble là aussi très cadré sur la mise en scène du couple présidentiel. À la fois glamour et indispensable. Et les images de Brigitte et Emmanuel descendant de l’avion présidentiel tranchent singulièrement avec l’épisode comique d’un chef de l’État qui se fait piquer la nuit par des paparazzis lors d’une escapade amoureuse sur son scooter… Cette rupture ne se limite quand même pas à des images. Si la première année au pouvoir de François Hollande était apparue comme une année blanche, celle d’Emmanuel Macron ressemble à une frénésie de réformes. Si bien qu’une très large majorité de Français considère que le chef de l’État tient ses engagements. Ce qui lui permet de ne pas dévisser dans les sondages comme son prédécesseur.

Les sondages indiquent aussi qu’une large partie de l’opinion approuve la fin de la taxe d’habitation, la réforme de la SNCF ou encore des institutions. Mais d’autres décisions ne passent pas : réduction drastique des contrats aidés, baisse des APL, hausse de la CSG, politique fiscale en faveur des très aisés (révision de l’impôt sur la fortune, instauration de la flatax, suppression de l’exit tax). « Macron, président des riches » : le chef de l’État aura du mal à se défaire de cette image quand les retraités, les fonctionnaires, les ruraux, les élus de petites moyennes collectivités, ainsi que les classes moyennes en général ne comprennent pas qu’ils doivent encore se serrer la ceinture. Quand depuis des années, tous les gouvernements ont promis la réduction des inégalités sociales, et qu’ils allaient leur montrer « le bout du tunnel ». Fougueux, ambitieux, énergique, confondant autorité et autoritarisme, Emmanuel Macron avait promis, dans le volet économique et social de son programme, de « libérer et protéger ». Il s’est surtout attelé au premier thème. Lui qui aime parler à l’étranger comme de la France pays devenu « business friendly » ne doit jamais perdre de vue que la France n’est pas une start-up. Comme partout en Europe, ses habitants de métropole et des outre-mer réclament plus de sécurité et restent demandeurs d’autorité. Mais pas uniquement dans la lutte contre la délinquance, le terrorisme ou la protection des frontières ou la lutte contre l’immigration. Si la France n’a pas le choix, comme le dit Emmanuel Macron en parlant de mondialisation, ce dernier sera aussi jugé sur sa capacité à conserver le rôle protecteur de l’État, héritage du programme du Conseil national de la Résistance. La sécurité réclamée par les Français est aussi économique et sociale. Ou encore institutionnelle. L’éducation, la santé, la protection sociale, la justice ne sont pas des secteurs marchands. Leur défense appartient aux valeurs constituant notre identité nationale. Et c’est justement ce message que signifient les Français quand ils expriment leur rejet de l’Europe.

Tout n’est pas à jeter dans le monde ancien quand on veut construire le monde de demain. Emmanuel Macron ne peut l’ignorer. Pas plus qu’il ne doit se griser de n’avoir à affronter pour le moment aucune opposition réellement forte et encore moins d’opposants jugés crédibles pour le remplacer.