mercredi 12 août 2020

Enfants de la Creuse : un rapport pour sortir de la victimisation

Plus de 700 pages d’un rapport d’historiens ne permettront certainement pas à effacer la douleur de ceux qui, aujourd’hui, réclament réparation. Mais gageons que ce pavé permettra de faire avancer leur quête de vérité qui est aussi une recherche de soi. Ministre des Outre-mer, Annick Girardin a reçu, hier, le rapport de la commission d’information et de recherche historique sur les Enfants de la Creuse. Un rapport écrit par le sociologue Philippe Vitale avec trois universitaires réunionnais de renom et de sensibilités différentes : Wilfrid Bertile, Prosper Ève et Gilles Gauvin.

Le grand mérite de ce travail est qu’il s’extrait de la guerre mémorielle et des polémiques. Les recherches ont voulu recontextualiser les faits, s’affranchir des représentations données comme vraies de cette affaire. Bref, comprendre comment l’État, dans un contexte post-colonial, a pu conduire cette politique au détriment d’enfants sans tenir compte de leurs souffrances liées à leur déracinement, à la rupture avec leur culture, leur identité propre. Rappelons-le, une partie de ces enfants a été employée comme main-d’œuvre corvéable et victime de mauvais traitements. Certains ne s’en sont jamais remis et se sont donné la mort. Réalité qui ne peut être gommée. En 2014, l’Assemblée nationale a adopté une résolution fixant une "responsabilité morale de l’État". Emmanuel Macron a, lui parler de "faute". Premier enseignement de ce document : un certain flou demeure encore sur l’ampleur de cette affaire. Car il est difficile de connaître combien d’enfants ont été "transplantés" en métropole : 2 015 selon le rapport qui parle de statistiques partielles. Tout en précisant : "la très grande majorité des mineurs transplantés ignorent qu’ils ont été Enfants de la Creuse". Par ailleurs, "le sort fait à ces mineurs a été très variable", estiment les historiens. Certains ont été d’échec en échec dans leur vie, d’autres ont connu une vie épanouie. "Le choc de la transplantation, réalité indéniable, influe de manière différenciée sur les individus quel que soit le degré de leur réussite sociale". Second point incontournable de ce document : faire la part des choses entre le ressenti et la réalité historique. Pour les auteurs du rapport, quitte à faire hurler certaines associations, il est impossible de parler de "vol" d’enfants, "d’enlèvements", de "rafles". Ni même de "déportation" ou "d’esclavage". Au-delà des "carences, des manquements et de la brutalité du fonctionnement de l’Aide sociale à l’enfance", de l’époque, les historiens estiment qu’il n’est pas possible d’employer de tels mots.

Le rapport revient aussi sur le rôle de Michel Debré qui "cristallise les opinions". Contrairement à une croyance très répandue, cette politique de transplantation d’enfants n’a pas été inventée par lui. Elle était mise en œuvre avant son élection à la Réunion en mai 1963. Reste qu’il "est incontestable qu’il a mis toute son autorité pour donner à cette politique un élan et une ampleur jusqu’ici inconnus". Les auteurs estiment aussi que cette politique est le résultat d’une idéologie répandue à l’époque, une "utopie dangereuse" reposant sur la peur d’une surpopulation galopante et la lutte contre la misère. Enfin, écrivent-ils, cette affaire "met en évidence les manques et les manquements de l’Aide sociale à l’enfance pour tous les mineurs de la France hexagonale et des Outre-mer". Bref, à l’époque, les enfants étaient plus considérés comme des objets que des sujets. D’ailleurs, le déracinement des enfants de La Réunion n’a pas été vu comme une hérésie. Peu de voix, y compris à La Réunion, ont fait part de leur indignation. Ce rapport ne plaira certainement pas à tout le monde. À commencer par une partie de ces Enfants de la Creuse qui estiment que l’État doit faire plus dans l’indemnisation du préjudice après les premières mesures pour les aider à partir à la recherche de ce passé.

Mais chiffrer une telle douleur reste évidemment une entreprise périlleuse pour des historiens. Qui voient d’autres clés pour trouver l’apaisement. "Il leur appartient de sortir de ces épreuves par le haut, de se libérer des chaînes de la victimisation et de promouvoir la solidarité avec tous ceux qui, comme eux, souffrent aujourd’hui. Il s’agit de sortir de la prison de leur mémoire pour peser autrement sur l’histoire et tourner la page d’un passé douloureux". Au final, le rapport pointe de façon limpide la responsabilité de l’État. Et va au-delà de la repentance. Ce qui n’est pas une mince affaire. Il nous apprend aussi qu’il est donc difficile de juger aujourd’hui de façon péremptoire et sans nuance des faits qui remontent à plus de cinquante ans.

jtalpin@jir.fr