lundi 10 août 2020

Symbiose

Les paillotes de l’Hermitage, dont certaines sont d’authentiques gargotes, tendent à acquérir un statut "historique", en ce sens que la polémique dont elle font l’objet cristallise un faisceau de mécontentements, de frustrations, de rancoeurs, d’incompréhensions, de stratégies politiques directes ou contournées à ce point complexe et emmêlé qu’il devient difficile d’y retrouver ses petits… De cantines de plage, elles sont devenues monuments, symboles, stigmates, casus belli, un genre de Bastille péi à prendre d’une manière ou d’une autre, par voie juridique ou à coup de masse, parce qu’elles représenteraient une injustice quasiment immanente, une terre à défendre, le principe d’une reconquête… et tout à fait en passant des constructions posées sur le haut de plage qui mériteraient d’être déplacées et alignées sur les autres rondavelles.

Car enfin, si la plage se dégrade c’est en grande partie parce que l’on a végétalisé et bloqué le sable sur sa partie supérieure, sans parler des innombrables constructions, maisons, barrières et jardins, qui de Saint-Gilles à Trou d’eau, colonisent toute la zone balnéaire jusque sur le sable. Vieux filaos hérités des besoins en bois du Chemin de Fer de La Réunion, empiètements systématiques sur le domaine public maritime… Les "paillotes" perchées sur le haut de plage par la grâce d’acquis "commerciaux" plus ou moins transparents, légitimes ou légaux, participent de cet état des lieux dégradé du littoral corallien. Les architectes de ce littoral aussi beau que fragile, les coraux, ont oeuvré plus de 8 000 ans pour nous offrir une barrière naturelle de 25 km, entre le Cap La Houssaye et Grand Bois. A peine 8% du périmètre de l’île, pour 12 km2 de surface, dont 0,5% de lagon pour 99,5% de terres émergées. Sur le front des paillotes, par delà tout le galimatias ambiant, les fantasmes d’invasion des uns et les velléités rapaces des autres, il serait bon de se souvenir de la fragilité de ce milieu, de cet environnement qui ne doit rien aux hommes, pas plus à ceux qui s’imaginent être les propriétaires de droit de cette nature, qu’à ceux qui entendent la posséder à coups de titres et d’AOT. Au delà des paillotes, des villas, des jardins, des ambitions politiques et des piqueniques, du piétinement du haut de plage et de la surfréquentation des lieux, la réalité c’est que les plages ne se régénèrent plus. Les murs accentuent l’effet de turbulence du ressac, le creusement et la perte du volume de sable. Le piétinement du haut de plage, tasse le terrain et limite le glissement du sable qui devrait assurer la recharge de la pente.

"Au delà des paillotes, des villas, des jardins, des ambitions politiques et des pique-niques, du piétinement du haut de plage et de la surfréquentation des lieux, la réalité c’est que les plages ne se régénèrent plus".

Les filaos sont coupables aussi, parce que leurs racines bloquent de grandes quantités de sable. Ils avaient été plantés pour alimenter en bois de chauffe le ti-train du CFR inauguré en février 1882. De même que le retrait des paillotes et des maisons qui empiètent sur l’ancienne emprise du CFR, on a souvent préconisé l’abattage des filaos pour sauver les plages. Mais rien n’a jamais été fait en ce sens. Pas plus que l’on ne se soucie des eaux pluviales chargées d’engrais, phosphates, nitrates, azote, phosphore et pesticides, métaux lourds et hydrocarbures, qui aboutissent plus ou moins directement dans le lagon. Des eaux toxiques pour les colonies coralliennes qui faute de se renouveler ne peuvent plus protéger les côtes. L’exemple des Roches Noires est parlant. La plage a disparu. Et les écoles de surf, et les enfants aussi…

Alors, les Kolektifs des uns et les bons sentiments des autres seraient bien inspirés de se souvenir ce que le simple fait de profiter de ces sites merveilleux qui nous sont offerts par la nature nous oblige, nous impose des devoirs, dont le plus évident est de les protéger, de les entretenir et de les respecter. Certains députés prétendent parler pour les poissons… c’est tout un monde qui devrait apprendre à penser comme les coraux, qui ont inventé la symbiose, celle des polypes et des algues, et dont la vie coloniale (Ndlr : ce terme n’est pas le moins du monde colonialiste), a permis de bâtir ces plages si fragiles.

pleclaire@jir.fr