mercredi 12 août 2020

Attention danger

Il y a bientôt quarante ans, l’affaire Adekalom à l’Étang-Salé l’avait déjà montré : il ne faut pas toujours badiner avec la question identitaire. Et notre fameux "vivre-ensemble" brandi à tour de bras n’a pas la solidité de la roche. Imagine-t-on ce qui aurait pu se produire si les réseaux sociaux avaient existé du temps d’Adekalom ?

Hier, les réseaux sociaux ont plus que frémi, après la démonstration de force du collectif en lutte contre les "paillotes" (construites en dur) de l’Hermitage. Et le débat nauséabond zoreil/créole a surgi, comme il le fait souvent au détour des questions non résolues (requins, recrutements…). Les clients des restaurants ont assisté stupéfaits à des coups de masse dans une clôture, des insultes, des mots durs. Or les mots, comme les gestes, ne sont jamais anodins. Alors le préfet a "condamné" les violences en annonçant des poursuites contre "les auteurs de faits pénalement répréhensibles." S’il le fait - peutil s’en exonérer ? - il alimentera le sentiment de "justice à deux vitesses" qui scandalise les manifestants d’hier. On poursuivrait ainsi les "petits" sans toucher à ces restaurants dont la justice a pourtant suspendu les autorisations ?

"C’est ce laisser-faire des autorités qui a conduit aux excès d’hier, lesquels révèlent des colères qui dépassent largement les plages de l’Hermitage".

Sans conteste, c’est ce laisser- faire des autorités qui a conduit aux excès d’hier, lesquels révèlent des colères qui dépassent largement les plages de l’Hermitage. On a vu autour du Kurr (Kolektif Unyon Réyoné Responsab), des paysans des Hauts expulsés de leurs terres pour y construire des lotissements, des petits pêcheurs, des citoyens qui s’estiment, pour des tas de raisons, spoliés, déclassés par les institutions ou les possédants… Les groupuscules anti-colonialistes de tous poils l’ont bien compris en se servant de cette "crise des paillotes" comme d’une caisse de résonance.

Et même s’ils ne reflètent pas forcément la réalité, les commentaires sur Facebook sous les vidéos de Clicanoo montrent une Réunion divisée entre ceux qui se disent fiers devant ce mouvement de protestation et ceux qui expriment la honte de sombrer dans des dérives racistes. Comme la vie en général, cette affaire des paillotes n’est pas binaire. Et en vérité, elle n’a jamais été claire. Le dossier que nous publions en pages 12-13 le raconte : depuis le "Père Lafrite" dans les années 70, la construction de tous ces restaurants de plage s’est déroulée en jonglant avec, ou en ignorant carrément, les cadres légaux en vigueur. Que ce savant flou finisse par créer du grabuge n’a donc rien de surprenant. Que les autorités continuent de l’entretenir est beaucoup plus inquiétant.

dchassagne@jir.fr