samedi 31 octobre 2020

Respect !

Il est des jours où les fastes et la pompe républicains pèsent peu au regard de l’ombre portée d’une vie. Celle du colonel de gendarmerie assassiné à Trèbes est immense. Son sacrifice intervenu en temps de paix, sur le sol national, dans un décor de vie quotidienne on ne peut plus banal, ne doit rien à la dramaturgie héroïque. Un supermarché n’est pas d’ordinaire le théâtre d’actes qui excèdent la nature humaine.

C’est pourtant dans un tel contexte, d’une effroyable banalité, que cet homme s’est élevé au-dessus de l’infâme, et a perdu la vie. Il ne l’a pas offerte par légèreté, il a pris un risque, calculé ses chances, tenté le coup, parce que ce faisant, il sauvait une innocente, gagnait du temps sur la résolution fatale de la mécanique de mort qui tendait vers sa fin.

Le guerrier n’a pas eu de chance cette fois-ci. Il savait que cela faisait partie du "jeu", le seul qui fait sens, celui où l’on a tout à perdre, un "jeu" que l’on s’évertue à éviter, parce qu’il exige un vrai courage.

Toute une série de paramètres a conduit à la mort d’Arnaud Beltrame, un enchaînement de circonstances dans lequel la raison ne joue aucun rôle, parce que le sens que l’on peut donner aux trajectoires qui en découlent n’est ni plus ni moins significatif qu’une équation balistique. Et au bout, il y a un homme, dans son infinie faiblesse, mais un homme qui comprend, qui sait ce qui l’écrase. Faut-il parler de destin ’

Sa famille, ses proches, savaient qu’il avait l’étoffe des héros. Lui ne se voyait pas ainsi sans doute. Reste qu’il l’est devenu. Les héros antiques étaient des demi-dieux, dotés de pouvoirs surhumains. Arnaud Beltrame n’était qu’un homme, affronté à un mal qui à forme humaine lui aussi.

Mais un mal qui est la négation de l’humanisme, de l’amour de la vie, de tout ce qui fait que nous aimons l’univers qui nous entoure. Arnaud Beltrame s’est opposé à une dysharmonie dans l’ordre du monde, à l’émanation d’une singularité négative, un genre de trou noir pour l’esprit et les âmes. Il en est mort, mais son meurtrier n’y a pas survécu.

Au plan symbolique, Arnaud Beltrame a réactualisé une image chevaleresque, celle que priaient dans les temps sombres de la fin de l’Empire, les citoyens menacés par des barbares qui prenaient figure de démons. À chaque époque ses archanges, la République cultive les siens, Arnaud Beltrame a rejoint un panthéon laïque, lui qui était tout à la fois guerrier et philosophe, homme d’action et homme de foi. Un homme majuscule en tout cas, dont la stature a complètement éteint la gloire posthume à laquelle prétendait son assassin aujourd’hui anonyme.