mercredi 12 août 2020

Heureusement nous n’y comprenons rien !

Vous n’y comprenez rien au prix des billets d’avion ? Rassurez-vous, personne ne comprend, c’est fait pour. Le système opaque est une sorte de sommet de libéralisation du marché, qui permet de modifier en permanence, en temps réel, à la seconde près, les tarifs d’un produit pourtant facile à définir (un voyage, son nombre de kilomètres, sa durée, ses frais fixes).

Ça s’appelle le yield management et c’est beau comme les rêves des plus ultralibéraux. Si on appliquait ce principe aux produits de la vie courante, une bouteille d’eau par exemple, vous verriez le prix du litre changer devant vos yeux selon qu’il fait chaud, froid, tiède, qu’il est tôt ou tard, que les stocks sont plus ou moins épuisés, que nous sommes à la saison du Grand Raid, ou des letchis… Quelques autorités finiraient bien par tenter de réguler ce scandale devant ce manque de transparence vis-à-vis du consommateur.

Mais dans l’aérien, rien. Depuis des années, partout dans le monde et donc ici, vous découvrez des prix qui ne signifient rien : ce matin, l’aller-retour Paris est à 500€ mais à midi, il passera peut-être à 762€. Ou alors il descendra à 400€ la semaine prochaine. Ou alors il vaut mieux partir demain parce que… ah, finalement, non, le prix du retour vient subitement de doubler et le prix du bagage est plus élevé que sur la compagnie concurrente. Bref, dans cette jungle autorisée, nous, voyageurs sommes les victimes passives car impuissantes. Alors l’irruption du low cost - tout de même très relatif - sur la ligne a été perçue par le public comme un vrai progrès. La preuve : French Bee a cartonné dès son ouverture, avec ses voyages sans repas et sans valises. Du coup, tout le monde s’est aligné à la baisse avec des prix d’appel mirobolants et nous avons eu l’impression, subitement, que voyager ne serait peut-être plus tout à fait un luxe.

Détrompons-nous. D’abord, sans les aides Région ou Ladom, s’acheter une traversée de 10 000 km reste encore largement inaccessible à une grande partie de la population d’ici et d’ailleurs. Ensuite, ces prix affichés ne s’appliquent qu’aux jours les plus creux, où vous ne pouvez pas voyager parce que vous travaillez, ou que vos enfants sont à l’école, ces détails de rien du tout de vos petites vies courantes. Enfin, et surtout, nous traversons en ce moment une "bulle" sur le marché aérien local. Un opérateur a jeté un gros pavé dans le marigot ce qui a généré quelques vagues. Ça a tangué quelque peu chez les uns et les autres, mais les embarcations respectives finiront bien par retrouver un semblant de stabilité. Sauf si l’une des compagnies abandonne la course devenue pas assez rentable, ou pire : coule corps et bien. Et là, subitement, que se passera-t-il ? Le nombre de sièges diminuera et les prix remonteront. La Réunion a déjà connu ça et la tendance nous pend au nez, encore une fois. Heureusement, grâce au yield management, nous n’y comprendrons toujours rien !