dimanche 25 octobre 2020

Pensions marrons : la passivité n’est plus tolérable

Conditions d’hébergement indignes, maltraitances, violences, abus de confiance : voilà de quoi sont soupçonnées deux matrones qui faisaient vivoter une pension marron de personnes âgées et dépendantes à Saint-André (lire en pages 4 et 5). Une dizaine de victimes est, pour l’instant, recensée. L’affaire, qui n’a pas encore révélé ses plus sombres secrets, semble plus grave que celle survenue en janvier. Ces derniers mois, l’actualité judiciaire avait surtout été marquée par des assassinats et agressions ultra-violentes de personnes âgées commis par des délinquants avides d’argent et de proies faciles. Ces affaires de pensions marrons pour personnes âgées révèlent une autre forme de violence. Moins visible et plus insidieuse. Et avec des objectifs similaires : profiter des plus faibles en mettant la main sur leurs économies censées les aider à finir leur vie dignement.

Indigné par ce type d’affaires, le procureur de Saint-Denis a, lundi, dans son discours de rentrée lancé un appel pour que « tous ceux qui soupçonnent de tels faits les signalent ». Si le magistrat a estimé nécessaire de rappeler une telle évidence, c’est bien le signe que quelque chose ne fonctionne plus dans notre société. Aussi bien au niveau individuel que collectif et institutionnel. Car ces affaires de pensions marrons révèlent que le fameux modèle réunionnais fait de solidarités familiales n’est plus aussi solide et rassurant que jadis. Pour certains gramounes, il n’est pas possible de compter sur la famille ou des enfants. Ils sont condamnés à finir leur vie, seuls, isolés et, en raison de leur état et de leur condition sociale, obligés de trouver refuge dans ces pensions marrons. Tous les propriétaires et tenanciers ne sont pas forcément des maltraitants. La prise en charge dans ces maisons, qui viennent combler un vide, relève d’une réalité plus nuancée. Avec sans doute certaines personnes dévouées à leurs pensionnaires, même si elles restent dans l’illégalité. Mais un constat s’impose : la Réunion change. Et il est plus rare de vieillir auprès de ses enfants. Dans le même temps, la pyramide des âges connaît un bouleversement.

Selon l’Insee, notre île comptera d’ici 2040 plus de 219 000 personnes âgées de plus de 65 ans. Soit 21 % de la population. Dont une partie atteinte de pathologies graves, comme la maladie d’Alzhei—mer, entraînant la dépendance. L’existence de ces pensions marrons et de ces affaires de maltraitances montre de façon dramatique que les pouvoirs administratifs et politiques n’ont pas encore anticipé le vieillissement accéléré des Réunionnais. Un exemple criant : l’offre de places en Ephad est à la Réunion la plus faible de France avec Paris. 39 places pour 1 000 habitants, selon des chiffres publiés par Le Monde, contre 98 en moyenne dans le reste de la France. Le défi qui attend l’État, l’ARS, et le Département, en charge des personnes âgées, est colossal. Il va falloir trouver les financements pour construire les établissements qui manquent aujourd’hui cruellement afin d’offrir des lieux adaptés aux plus démunis et souffrants. L’attentisme des autorités publiques devant cette mission de solidarité n’est plus possible. Si bien qu’il nous amène à regarder avec plus beaucoup de recul ces photos d’élus ne ratant jamais l’occasion de poser aux côtés de nos centenaires en se proclamant protecteur de nos gramounes. D’une façon plus générale, faudrait-il admettre que l’individualisme exacerbé, le jeunisme, le culte de l’efficacité disqualifiant les plus vulnérables deviennent les références dominantes de nos sociétés ?

À chacun de nous et aux autorités de prendre ses responsabilités pour que la vieillesse ne soit pas seulement synonyme de soumission, marginalisation, perte d’identité. Il n’est pas seulement question de devoir juridique et d’obligations alimentaires, ou de devoir moral. Mais aussi de reconnaissance et plus largement d’amour – l’a-t-on oublié ? - envers nos aînés.