mercredi 28 octobre 2020

Le discours choc du procureur aux élus ’’ripoux’’

Ils n’étaient pas nombreux les élus présents hier à l’audience solennelle de rentrée du tribunal de grande instance de Saint-Denis. Et surtout aucun parlementaire. Alors peut-être que Cyrille Melchior, président du Département, Lynda Lee-Mow-Sim, pour la Région, Nalini Véloupoulé, pour la mairie de Saint-Denis, feront passer le message.

Dans son discours de rentrée, le procureur de Saint-Denis, Éric Tufféry, a clairement fait savoir que la lutte contre les détournements de fonds publics était érigée en priorité dans sa politique pénale. Une nouveauté ? Non, si l’on réfère à de précédents discours dans la bouche d’autres magistrats affichant de tels objectifs. Ce qui change, c’est le ton à l’égard de certains élus. Une façon de casser avec le cérémonial pompeux de ces grand-messes. Bien sûr, le magistrat n’a pas donné dans le ’’tous pourris’’ en prenant soin de rappeler que : « Heureusement la grande majorité des responsables est honnête ». Mais, sans prendre de gants et avec des termes limpides, il a lancé une série d’avertissements musclés. Première salve au moment de saluer le travail de la collaboration avec la procureure financière de la Chambre régionale des comptes, juridiction à l’origine de plusieurs rapports incendiaires de plusieurs signalements sur des infractions présumées dans des collectivités.

Pour le procureur, c’est « l’occasion de faire part de ma stupéfaction devant le comportement de certains mélangeant leurs intérêts et ceux des structures publiques qu’ils dirigent ou dans lesquelles ils ont des responsabilités ». Seconde salve quand le chef du parquet de Saint-Denis explique en substance qu’un téléphone rouge pourrait être installé entre son bureau et le PNF. « Nous aurions presque pu inviter le procureur national financier à cette audience tant nous avons eu l’occasion l’an dernier de l’informer de faits dépassant en entendement ce que l’on pouvait imaginer ». D’où la troisième salve toute aussi directe : « Quelle médiocrité de vouloir encore plus d’argent alors que l’on en a parfois déjà tellement, et d’autant plus quand on gère des fonds qui ne vous appartiennent pas ». Évidemment, le procureur n’a jamais prononcé de noms. Présomption d’innocence oblige. Mais comment ne pas penser à Nassimah Dindar et Jean-Louis Lagourgue, les deux sénateurs qui font l’objet d’enquêtes en cours et qui ont été très sévèrement épinglés par la Chambre régionale des comptes. Quelles suites seront données à ces affaires ? Le glaive de la justice aura-t-il toute la force d’aller jusqu’au bout de procédures longues, semées d’embûches et de revers ? Le procureur Éric Tufféry veut trouver les ressources chez Aristote et son « Éthique à Nicomaque » : « C’est tout un travail que d’être vertueux ». Le magistrat appelle aussi de façon plus terre à terre à des renforts indispensables et déjà réclamés d’enquêteurs spécialisés. Sinon comment débusquer des montages frauduleux de plus en plus compliqués.

Dans le style audiardesque « faut pas prendre les enfants du bon dieu pour des canards sauvages », le magistrat a distillé un quatrième message. Un avertissement au sujet des attaques récurrentes contre les institutions. Sans donner encore de nom. Impossible toutefois de ne pas entendre les réactions offensées ces dernières semaines de Nassimah Dindar, Jean-Louis Lagourgue ou encore Thierry Robert. La première s’est évertuée à faire passer des messages insinuant que la justice pénale comme la Chambre régionale des comptes participaient à un aussi vaste que fumeux complot pour la déstabiliser. En glissant des piques régulières à ces « magistrats venus du froid », selon l’expression de Jacques Vergès, ne comprenant rien aux subtilités des particularismes réunionnais. Le deuxième a fait comprendre que les trois rapports de la CRC sur sa commune allaient finir dans une poubelle jaune, et que les magistrats n’avaient pas su discerner la modernité de sa politique sociale généreuse. Le troisième s’est dit outré par la décision de la Haute autorité pour la transparence de la vie publique avant de la menacer de représailles. En réponse, le procureur de Saint-Denis veut croire à la force de l’institution. « Peut-être que certains se sont dits ou se disent que nous passerons et, que, eux resteront. C’est vrai. Nous passerons mais d’autres suivront. Nul découragement ne doit dès lors nous gagner ». Pas question donc, selon le procureur Tufféry, de laisser croire à certains élus qu’ils peuvent se reposer sur une certaine impunité. Ou au fatalisme du "ça s’est toujours fait". Car la justice comme les enquêteurs « ne sont pas évidemment pas décidés à laisser perdurer des situations scandaleuses et à tolérer des décisions dont l’illégalité n’aurait pas échappé à un étudiant en première année de droit ».

Le constat est terrible. La feuille de route est tracée. La volonté affirmée. Ce n’est pas l’annonce d’une opération « mains propres » mais cela y ressemble. Voilà qui place la justice devant des enjeux de taille, une ambition renouvelée et, surtout, l’attente de résultats marquants.`

jtalpin@jir.fr