mercredi 12 août 2020

CHU : le remède de la discorde

Les trésors de rhétorique déployés par le directeur du CHU, Lionel Calenge, comme par le président du conseil de surveillance, Jean-Marie Virapoullé, pour dire leur confiance dans leur « plan de retour à l’efficience » sont loin d’avoir convaincu tout le monde.

Cette « note d’orientation stratégique » présentée aujourd’hui à Paris au Comité interministériel de performance et de la modernisation de l’offre de soins (Copermo) a déclenché, hier, une grève illimitée des personnels du CHU obligeant la direction à réquisitionner des agents pour assurer la continuité des soins.

Autre acte fort de protestation : plus d’une trentaine de médecins chefs de service ont décidé de démissionner de leurs fonctions administratives d’encadrants. Un camouflet infligé à la direction du CHU avec mention spéciale à Jean-Paul Virapoullé. Ce dernier assurait, le 22 janvier dernier, que l’abstention au vote sur ce plan de rigueur de la communauté médicale siégeant au conseil de surveillance avait « un caractère positif ». Beaucoup de médecins se sentent aujourd’hui trahis par cette interprétation. Les démissionnaires et d’autres de leurs collègues sont aujourd’hui clairement en désaccord avec le contenu de ce document. Tout comme les syndicats d’agents.

Car les discours sur la demande d’une subvention de 50 millions supplémentaires à l’État pour "un besoin d’investissement total de 110 millions sur la période 2017-2022" cache, selon eux, un travestissement de la réalité. D’abord pour obtenir cette rallonge, les responsables politiques comme administratifs du CHU proposent une sévère purge avec la suppression de 155 postes.

Si le personnel soignant avait d’abord entendu que le secteur médical ne serait pas touché, la donne a changé. Des postes de soignants sont ciblés pour faire des économies. Des secteurs comme la médecine polyvalente, la gériatrie, l’addictologie seront impactés. Impensable, estime toute une frange du corps médical et des personnels soignants qui se plaignent déjà des conditions de travail difficiles pour la prise en charge de pathologies lourdes. « On propose à notre établissement de s’amputer. Comment voulez-vous être d’accord ’ », observait, hier, un médecin révolté. Faut-il également rappeler que l’hôpital public n’est définitivement pas une entreprise comme les autres, et que s’il doit rendre des comptes, son objectif n’est pas de dégager des marges bénéficiaires à n’importe quel prix.

Au nom de la qualité des soins, ces médecins et soignants veulent alerter l’opinion publique. Car c’est une évidence : l’enjeu de ce conflit reste la prise en charge des malades. Donnée qui apparaît difficilement perceptible derrière les discours chiffrés. Surtout, la réalité qui semble aujourd’hui oblitérée dans ce dossier monté pour le Copermo reste la gestion du CHU durant ces dernières années.

Comment un établissement bénéficiaire, il n’y a pas si longtemps, a vu ses comptes passer dans le rouge écarlate avec environ 50 millions de déficit cumulés ’

L’Inspection générale des affaires sociales (IGAS) a étrillé dans plusieurs rapports le management de l’ancien directeur David Gruzon et de son adjoint qui lui a succédé, Lionel Calenge. Des documents accablants qui mettent en lumière une gestion à risque sur le plan financier et juridique avec notamment de lourds investissements immobiliers (bâtiment des soins critiques à Saint-Denis et bâtiment central à Saint-Pierre) qui ont tourné à la gabegie. Un naufrage également provoqué par une gestion des ressources humaines calamiteuse avec des embauches politiques et des versements de primes indues, des infractions à la réglementation dans la passation de marché ou encore des mensonges sur la gestion. Exemple sidérant : faire croire que les évacuations sanitaires depuis Mayotte plombaient la caisse du CHU de La Réunion alors que c’est tout le contraire.

Enfin, comble de l’histoire, on sait que l’ARS, censée jouer les gendarmes, a fermé les yeux pendant longtemps. Beaucoup d’élus ont beau jeu d’appeler l’État à la rescousse quand eux aussi n’ont guère été vigilants sur les finances du CHU et, au nom de la préférence régionale, ont guerroyé pour la promotion de l’ancien directeur adjoint. On voit bien aujourd’hui leur posture délicate.

Derrière les discours "confiants et sereins" entourant le plan présenté, cette fronde des médecins et la grève font percevoir cette autre réalité. Si tout le monde est unanime pour que l’État accorde une enveloppe de 50 millions, ces médecins et personnels ne veulent pas que cette nouvelle subvention s’apparente à un chèque en blanc à la direction pour effacer ses dettes et ses erreurs passées. Le fameux "intérêt supérieur" des Réunionnais est une formule qui a du mal à passer.

Malgré une communication consensuelle pour « rassurer », le remède contre le mal choisi par la direction est donc loin de faire l’unanimité. Pas plus que le directeur du CHU et le président du conseil de surveillance n’ont convaincu dans leur costume de sauveurs.

Et la mise sous tutelle du CHU par Paris reste une hypothèse à ne pas écarter. Un traitement de cheval que pas grand monde ne souhaite mais qui signifierait à quel point le mal est profond.

Jérôme Talpin - Le Journal de l’île / p.3