jeudi 06 août 2020

Berguitta : une alerte sans coût humain

Adopter la politique de l’autruche par temps de cyclone, avec force inondations c’est, même de façon imagée, ce qu’il peut y avoir de plus absurde, d’ailleurs les autruches, animaux que Luis Bunuel aimait sans doute, avec les poulets et les émeus, pour leur valeur symbolique, ne se comportent jamais de la sorte à l’état naturel… Nos maires, souvent par contre.

Si adopter la politique de l’autruche signifie refuser de considérer la réalité en face ou l’éluder pour ne point avoir à en assumer les conséquences, nous pouvons affirmer qu’à La Réunion, nombre d’entre eux mériteraient d’être représentés de manière surréaliste, la tête plongée dans le sol et le reste à l’avenant, car enfin dans l’affaire qui nous occupe depuis le passage du météore Berguitta, on ne peut que s’interroger sur les raisons qui ont autorisé les élus, du Sud notamment, à ne pas se préoccuper du risque de crue des principales ravines de leurs territoires respectifs…

Alors certes l’aménagement récent, l’urbanisation plus ou moins contrôlée, ont suscité de nouveaux cheminements pour les eaux de ruissellement, détourné des ravines historiques de leur lit antique, les surfaces bétonnées et goudronnées en augmentation constante, incapables d’absorber la forte pluviométrie liée tant à Ava qu’à Berguitta, ont fonctionné comme autant de bassins versants, canalisant les eaux vers des émissaires inédits, jardins, cours, parkings, cimetières… L’eau doit suivre le sens de la pente et contourne les obstacles quels qu’ils soient, avant de les submerger et de les briser. Rien ne résiste aux écoulements torrentiels qui sont la marque de la saison cyclonique sous nos latitudes. Et le risque de ces torrents impromptus qui déferlent dans les ravines et les rues transformées en "oueds" ne concerne pas que le matériel, les choses immeubles et inertes, les automobiles… Il en va aussi de la sécurité des personnes piégées dans leurs cases qui voient monter les eaux et doivent affronter un déluge quasiment biblique.

Le Préfet de La Réunion expliquait, à l’issue de la nuit mouvementée de jeudi dernier, qu’il était important et nécessaire d’améliorer la capacité d’anticipation des crues et des inondations qu’elles suscitent. Mais ce n’est pas au niveau du régime d’alerte départemental que se situe l’enjeu. C’est au niveau communal, ou intercommunal - sans même chicaner sur le caractère anarchique voire chaotique de l’aménagement urbain de certaines communes où l’on dépose des permis après avoir construit, ou comme certains maires-chefs d’entreprise, on se vante d’avoir construit sans permis puis régularisé après en payant une simple amende - que doit se produire la prise en compte réelle du risque de crue des ravines. Ces ravines dont le régime hydrologique est des plus irréguliers, devraient être équipées de systèmes d’alerte similaires à celui de la ravine Saint-Gilles, le seul et l’unique de La Réunion ! Ce dispositif opérationnel et efficace a parfaitement rempli son ouvrage, jeudi dernier, en informant 3 heures avant la crue de ce que le danger était réel 11 km en amont. Avec un tel système on peut alerter les populations riveraines de ravines dangereuses ou d’implantations sensibles, on peut encore prévenir d’un risque mortel les amateurs de sports d’eaux vives de ce qu’ils doivent d’urgence quitter des ravines qui vont se transformer en pièges impitoyables. Trois heures cela permet de sauver des vies.

Les maires de La Réunion sont au fait de l’existences de tels dispositifs, démocratisés et automatisés grâce à l’informatique, la majorité d’entre-eux les ignore absurdement, comme un temps, telle élue de la côte Ouest, que nous ne citerons pas par charité, refusait d’afficher des panneaux signalant le risque requin sur le littoral… L’ignorance, même feinte n’est pas une circonstance atténuante et la responsabilité pénale des maires peut-être engagée pour bien moins que cela. Ceux qui aujourd’hui s’agitent autour du Préfet, se haussent du col, jarretelles tricolores en plastron, exigent aides et prise en compte de la situation de catastrophe naturelle, seraient bien inspirés de se prendre en considération les conséquences possibles de leur irresponsabilité. Heureusement pour eux, Berguitta n’a provoqué que des dégâts matériels. Il n’en sera pas toujours ainsi.

Philippe Le Clair - Le Journal de l’île / p.3