vendredi 30 octobre 2020

AURAR : comme un malaise

À lire les considérants de l’affaire AURAR, avec la success story d’une association à but non lucratif devenue une machine à cash en dialysant à l’infini ses 800 patients (40% des dialysés de La Réunion), fatalement captifs et dépendants d’interminables séances de dialyse, 15 heures en moyenne par semaine, à gésir sur un lit pendant qu’une machine épure leur sang, on finit par éprouver un déplaisant sentiment de malaise.

Car face à la réalité humaine effrayante - pour un profane - que recouvre l’insuffisance rénale terminale en termes de vécu, on est confronté à l’obscène froideur des données quantifiées, de l’humain mis en chiffres, juxtaposé à des colonnes d’opérations comptables qui font état, pour le seul exercice 2016, de 44 millions d’euros de produit d’exploitation, dont 41,9 millions d’euros proviennent de la seule activité de dialyse, la clinique Oméga ne rapportant que 2,1M€.

L’AURAR s’est muée en une association de dialyse bâtisseuse. C’est qu’il faut bien se loger et loger ses patients, et se développer encore et encore…

Il en découle un résultat net global de 3,7 millions d’euros (l’équivalent du bénéfice dans une entreprise), et l’association, si peu lucrative par nature, dispose de 22 millions d’euros de trésorerie. Une telle gestion laisse pantois… Quel résultat ! Il a même valu à Marie Rose Won Fah Hin, le titre cocotier de meilleur chef d’entreprise de l’année en 2015… A ceci près que l’AURAR n’est justement pas une entreprise. Mais l’adulée directrice générale Won Fah Hin interprète le rôle d’un Citizen Kane de la dialyse qui vénère son prénom floral, qu’elle applique à ses créations entrepreneuriales en les baptisant d’intitulés aussi poétiques que Rose des Sables ou Adénium.

Une manière de signer ses œuvres… Faute d’avoir réussi une privatisation de l’AURAR à la cosaque, en semant une constellation de sociétés et de SCI toutes plus déficitaires les unes que les autres aux dépens de l’association qui les finançait, l’AURAR s’est muée en une association de dialyse bâtisseuse. C’est qu’il faut bien se loger et loger ses patients, et se développer encore et encore… et cautionner tous ces investissements immobiliers. On en vient presque à regretter que l’AURAR ne se soit pas lancée dans le logement social ! Le hic, c’est que derrière cette architecture de SCI et de sociétés par actions simplifiées (SAS), cette perfection administrative et comptable au niveau de performance certifié sous toutes ses coutures, il y a des patients, des malades qui sont voués à le rester plus que nécessaire.

En langage châtié, on pourrait, en citant un administrateur de haut niveau, s’interroger sur "les facteurs économiques contribuant à susciter un contexte d’ensemble créateur d’effets péjoratifs pour les patients réunionnais…" ; et l’association métropolitaine de dialysés Renaloo de stigmatiser comme suit "la situation déplorable de la prise en charge de l’insuffisance rénale terminale à La Réunion et en particulier les freins considérables dans l’accès à la greffe rénale et aux modalités de dialyse autonome…"

Dans les faits, la majorité des 2 000 patients réunionnais traités le sont en hémodialyse, 4% en dialyse péritonéale et une à deux personnes à domicile (Ndlr : lire un témoignage édifiant en page 11). A peine 8% des patients sont sur une interminable liste d’attente pour une transplantation rénale. Trois fois moins qu’en métropole et seuls 17% des patients réunionnais sont greffés contre 44% pour l’Hexagone. Renaloo fait donc état de "pertes de chance très importantes, à la fois au plan médical et humain, pour des patients particulièrement vulnérables".

On parle là de chances de survie, de longévité, de qualité de vie… Un différentiel qui interpelle. Qui oblige !

Philippe Leclaire - Le Journal de l’île / p.3