lundi 10 août 2020

La pantomime des gueux !

C’est ainsi que le personnage du "Neveu de Rameau" qualifiait "le grand branle de la terre", l’agitation de ses contemporains tout affairés à faire leur cour auprès de qui leur donnerait privilèges, parcelles de pouvoir, pitance, espoir d’exister ! Rien n’a vraiment changé depuis et la vie publique donne encore matière à observer quelques plaisants pas de danse, quelques positions devant qui de droit. À chacun son maître ou sa maîtresse, les courtisans hantent aujourd’hui comme hier les coulisses du pouvoir, et les personnes de qualité tirent leur noblesse de mandats électifs, de hautes responsabilités administratives voire d’une richesse toute bourgeoise friande de reconnaissance et d’admiration.

Les palais institutionnels bruissent de complots de cabinet, de secrets d’alcôve, d’affaires bien entendues, et les représentants de la société civile se pressent en antichambres, friands d’entrevues privilégiées, de confidences surévaluées, distribuées auprès de folliculaires avides de secrets qui n’en sont que pour ceux qui y croient ! Un tel qui court la rumeur la langue pendante après avoir cru tutoyer la gloire du Grand Albert ! Londres, foin de magie noire, passe de la chronique politique du cynique qui s’ignore, aux riches heures des zoophiles présumés. Car monsieur ne lésine pas sur le doute méthodique. C’est un auteur qui a du chien, à n’en pas douter. Mais n’est pas Restif de La Bretonne qui veut, d’ailleurs le peintre des nuits de Paris s’était baptisé le Hibou, à chacun son animal totémique.

Le pauvre garçon est aujourd’hui au service de la marquise de la Rivière, ou de la source, on ne sait plus trop, entraînée hors son fief et son gibier par une crise d’ambition qui l’a propulsée sur les marches du Luxembourg. Monter à Paris est bel et bon, mais qui va à la chasse perd sa place et l’on ne peut tout à la fois donner dans le sénatus-consulte et prétendre régner sur la cour des miracles populaires. Passer d’un registre à l’autre est déjà dangereux et si l’on n’a pas assuré sa succession il y a fort à parier que la peste de la chicane s’empare de l’assemblée en mal d’exécutif. La marquise avait tant et si bien joué les Machiavel en jupon que son pouvoir ne reposait plus que sur sa capacité à revenir sur ses alliances passées quitte à s’acoquiner avec les cocus d’hier ou d’avant-hier.

Prêts à succéder à leur chère marquise par personnes interposées, quelques petits maîtres qui rêvent de sinécures et de privilèges, jouent les cavaliers de joueurs d’échecs qui restent prudemment en retrait. L’un d’entre eux taraudé par l’ambition comme jadis les pauvres vérolés et goutteux, joue les chevaliers d’industrie, et pousse l’art de la tromperie jusqu’à se tromper lui-même ; comment faire de la politique autrement, quand cet art depuis que le terme existe, est soumis aux éternelles passions qui font l’humaine condition.

Et quand bien même cet homme nouveau et aussi changeant que l’était Protée, aurait-il mis la main sur les jarretières de sainte Honorine, qu’il lui serait impossible d’accoucher d’un avatar de lui-même qui fut différent de sa nature profonde. Espérant un jour tromper les dieux et sa clientèle, il se rasa la moustache, artifice qui ne cachait pas grand-chose ! Origène a fait mieux et plus radical en son temps, mais la chose fut plus douloureuse.

Dans le sud du royaume réuni, sévit un vieux sphinx qui est devenu sa propre énigme. Son influence demeurant, mue par un puissant ressentiment, un désir de vengeance peut-être, il intrigue et s’intrique dans toutes les stratégies mises en œ“uvre par son complice ingénieux. Il fut l’un des premiers à jouer les derviches tourneurs sur la scène politique locale ! mais son successeur tout autant centrifuge que lui, a atteint une vitesse de rotation qui fait de lui une girouette humaine. Il est donc difficile à suivre, d’un scrutin sur l’autre, d’un soutien à l’autre, d’une alliance à une mésalliance !

Le vieux sphinx n’y comprend plus rien, il joue les utilités, distribue ses soutiens au petit bonheur la chance, joue placé sur toutes les parties en présence. Pas assez pour donner un siège curule aux petits maîtres qui se distinguent par leur supposé progressisme ou par leur ostentatoire et gratuite altérité.

Les grands péripatéticiens nationaux, philosophes et politiques pérégrins, se sont prudemment garés des avances du ravi de la crèche sur laquelle veille la vierge de la Salette, n’est pas philosophe qui veut ; il ne suffit pas de se frotter sur la jambe d’un grand personnage pour hériter de sa gloire. "Quiconque a besoin d’un autre, est indigent et prend une position !" disait le Neveu ! Et la pantomime des gueux un spectacle presque universel.

Philippe Leclaire - Le Journal de l’île / p.3