samedi 08 août 2020

Des "cache-bouche" à 20 centimes

"Notre maison brûle et nous regardons ailleurs". On se souviendra longtemps de cette phrase de Jacques Chirac, lors d’un Sommet de la Terre en Afrique du Sud. Mais là, pour le coup, elle ne fonctionne pas. Parce que la maison Madagascar est en train de brûler, nous la regardons, mais que faire ?

Le foyer d’incendie du moment, c’est la peste, dans des proportions plus inquiétantes que d’habitude (car la peste est une habitude, à Mada, où les médias parlent communément de "saison pesteuse"). Cette même peste qui emporta 50 millions de personnes au Moyen-Âge, et dont nous traversons la troisième pandémie historique, selon les travaux des spécialistes (dont le Dr Gaüzère, interrogé dans notre dossier). Resurgie à la fin du XIXe à Canton, elle est considérée comme "réémergente". Avec, pour Mada, le plus triste des records : le pays le plus touché du monde. La peste, c’est le marqueur de pauvreté par essence, celle des pays qui n’avancent plus, ou alors si peu, ou alors dans un innommable désordre. Alors oui, on peut - et par certains côtés, on doit - admettre que Mada porte encore les stigmates d’une décolonisation douloureuse. Que la colonisation politique française a été, en partie, remplacée par une nouvelle domination, économique celle-là, japonaise, chinoise ou autre. Mais on ne peut pas exonérer de toutes responsabilités les gouvernances successives de la Grande-Ile.

Les très nombreuses associations réunionnaises qui travaillent en faveur de Madagascar le vivent en permanence : à Mada, même avec toute la meilleure volonté du monde, tout devient extrêmement compliqué tant les couloirs des pouvoirs sont envahis d’intérêts particuliers. Les ONG elles-mêmes poursuivent courageusement, rageusement presque, leurs missions contre vents et marées politiques. Cet épisode de peste lui-même en apporte une nouvelle preuve : le premier ministre renvoie la faute sur les communes, coupables de ne pas nettoyer suffisamment leurs agglomérations, et le conseiller spécial du maire de Tana rétorque que l’Etat central n’a apporté aucune aide financière pour remplir cette tâche. Ce conseiller spécial s’appelle Marc Ravalomanana et la maire de Tana… Lalao Ravalomanana, son épouse. Or la prochaine élection présidentielle, vous l’aurez compris, aura lieu… l’année prochaine.

Tout est dit, ou presque : pendant que les populations de Tana vivent en pleine panique et cherchent en vain des "cache-bouche" à 20 centimes, l’épidémie moyenâgeuse reste une arme de politique intérieure pour les classes dominantes. Qui se fichent bien de savoir si la maison brûle ou non.

David Chassagne - Le Journal de l’île / p.3