mardi 20 octobre 2020

Sénateurs en time share

Si le Sénat, logé au Palais du Luxembourg, est une institution que l’on dit un brin conservatrice, pour peu que les circonstances les y contraignent, les prétendants sénateurs savent innover sans think tank ni bureau d’étude. Ainsi, à La Réunion, on a inventé, ou peu s’en faut, le mandat sénatorial en temps partagé, qui permet de jouer aux chaises curules musicales. L’image est saisissante car on voit mal nos sénateurs s’amuser ainsi, mais force est de constater que le LPA et le PS des villes, ont "dealé" un mandat divisé dans le temps entre Michel Dennemont plus ou moins centriste et sa suppléante Audrey Belim PS, laquelle pourrait s’avérer être aussi sans le savoir la doublure de Christian Annette, frère de Gilbert.

Paul Vergès avait en son temps expérimenté ce dispositif avec Gélita Hoarau comme suppléante, lui cédant sa place en 2005, car frappé par le cumul des mandats en tant que député européen. Puis en 2011, mais Paul Vergès alors doyen d’âge, s’il annonce son intention de démissionner au profit de sa suppléante… ne le fera qu’en quittant ce monde en novembre 2016.

La configuration est un peu différente s’agissant du contrat passé entre Gilbert Annette et Thierry Robert qui se sont entendus comme larrons en foire pour couillonner leurs ex-alliés des régionales 2015, tout particulièrement Huguette Bello et Wilfrid Bertile qui rêvaient d’union de la gauche. Mais compte tenu du rapport de forces qui voyait la plateforme de la droite truster la majorité des grands électeurs, Gilbert Annette et Thierry Robert ont préféré assurer et se partager le seul siège qu’ils pouvaient espérer grappiller avec de la chance. De fait, Wilfrid Bertile et Huguette Bello, soit le Progrès et PLR ont ramassé leurs billes et tenté avec le renfort d’un Mouvement Citoyen Réunionnais opportun, de jouer leur partie… En vain. Les conjurés PS et LPA ont raflé la mise et Dennemont juré ses grands dieux laisser sa place au bout de trois ans, à la nécessaire Audrey Belim, précédemment suppléante de Monique Orphé, si tant est que celle-ci ne soit pas amenée à céder spontanément sa place à Christian Annette, et si encore Michel Dennemont des Avirons ne prend pas goût au Luxembourg. Néanmoins, tant le PS des villes que le LPA ont plastronné et chanté victoire. Ils n’ont pourtant gagné qu’un bout de sénateur… Thierry Robert un peu sur le reculoir ces derniers temps, que La République En Marche a envoyé paître sans autre forme de procès dès avant les législatives - lui qui se voyait ministre, comme la Pérette de la fable - en tire un évident motif de satisfaction. Le LPA compte un député et un demi-sénateur… Ce qui lui donne une force de frappe parlementaire de premier plan. Quant au PS péi, il a perdu l’un des ses fondateurs, avec la démission de Wilfrid Bertile de la fédération de La Réunion du Parti Socialiste.

Une démission signifiée par lettre ouverte au premier secrétaire du PS, Philippe Le Constant, qui joue depuis un bon bout de temps un rôle de composition, celui du ravi de la crèche socialiste. Wilfrid Bertile, géographe de son état, a rappelé ses quartiers de noblesse, revendiqué avoir fondé la fédération de la Réunion du PS en 1974, pour "remplacer la fédération réunionnaise de la SFIO qui s’était compromise avec la droite et ne représentait plus grand-chose…" Et la boucle étant bouclée, la fédération de La Réunion du Parti socialiste, à son tour ne représentant plus grand monde, en a profité pour régler ses comptes avec qui de droit, Gilbert Annette tout particulièrement. En clair, le parti est "instrumentalisé par quelques dirigeants" ; "Le dernier congrès fédéral (…) n’a servi que de tribune à un camarade pour se déclarer premier des socialistes aux régionales…"

Mais ce qui choque le plus le grand Wilfrid, c’est le "renversement d’alliance" avec "avec un parti de droite". En la matière, il cabotine, lui-même s’est souvent comporté comme un dodo vavangueur, flirtant assidûment avec le PCR, s’aventurant même en dehors du terrain légal, ce qui lui a valu une inéligibilité pour ingérence, on dirait aujourd’hui prise illégale d’intérêts, en fait un bout de terrain acquis à prix d’ami, alors qu’il était maire… et que la mairie procédait elle-même à une opération immobilière. Gracié à point nommé, le géographe barbu a pu faire carrière de sinécures en privilèges, légion d’Honneur à l’appui. Néanmoins, son souci d’orthodoxie progressiste aurait pu l’honorer, si Thierry Robert s’était effectivement manifesté comme étant un élu de droite, représentant un parti, le LPA, qui l’était aussi.

Malheureusement, il n’en est rien. Thierry Robert n’a jamais été de droite, ni même du centre, au-delà des proclamations et discours visant à tromper les électeurs et enfumer ses collègues. Il a été élu à Saint-Leu avec l’appui du PCR, et a par la suite toujours combiné avec le PS, et même le PLR de Dame Huguette… laquelle a tout de même réussi en 2015 à s’acoquiner avec un TAK qu’elle vouait précédemment aux gémonies. Wilfrid était sur la liste, en dernière position, certes… Wilfrid savait exactement de quoi il retournait. Donc sa position dégoûtée de socialiste déçu par un renversement d’alliance contre-nature ne tient pas. En revanche, un certain dépit… Il lui sera toujours possible d’observer la suite de cette belle histoire de sénateurs en time share, de quoi se consoler avec ses ex-camarades en rupture de ban.

Philippe Leclaire - Le Journal de l’île / p.3