lundi 10 août 2020

Levothyrox : encore un coup de Purgon et Diafoirus

L’administration de la Santé, en France, présente ceci de particulier qu’elle ne raisonne pas forcément de façon scientifique, parce qu’elle privilégie dans son fonctionnement une raison purement administrative, qui, dans ses fondements, s’apparente plus aux vieux réflexes scolastiques qu’autre chose. La crise sanitaire du chikungunya, à La Réunion, avait permis aux Réunionnais de découvrir à leurs dépens qu’on pouvait leur mentir doctement, leur faire croire pendant des mois que le Chik, cette arbovirose qui clouait au lit et rendait grabataires des athlètes capables d’avaler le Grand Raid, était "bénigne"… quand des malades se trouvaient dans le coma et ne devaient leur vie qu’aux machines qui maintenaient leurs fonctions vitales. Tout ce que La Réunion comptait de sommités médico-administratives, et la France d’avis autorisés, ratiocinait comme les Purgon et Diafoirus du répertoire, en se fondant non point sur la réalité humaine qui remontait du terrain, des généralistes, des urgentistes, des équipes de "réa", mais sur la "littérature" (sic).

Et la maladie officiellement, obligatoirement bénigne s’est mise à tuer, ce qui a conduit ces mêmes caciques en blouse blanche à inventer la "mort indirecte", un concept que le monde entier nous a envié du fait de son extraordinaire puissance euphémique ; le hic, c’est que les morts, même indirects l’étaient quand même. À la fin de l’histoire, l’hécatombe devenant incontournable, la maladie bénigne cessa de l’être… Pourquoi ce retour sur le Chik ? Parce que le même type de comportement semble adopté par les autorités sanitaires au sujet du Levothyrox. Des centaines de milliers de patients se plaignent de subir des troubles sérieux entre autres effets indésirables dans le traitement de leur hypothyroïdie, suite à un changement de formule du médicament qu’ils prennent à vie… Mais c’est à peine si l’on daigne prendre au sérieux leurs témoignages et leurs doléances, tout au plus a-t-on ouvert un téléphone vert pour les entendre et concéder qu’il y aurait peut-être un truc… à la limite un défaut d’information du public ! Parce que le laboratoire Merck jure ses grands dieux que les modifications intervenues sont anecdotiques et ne concernent point la molécule active contenue dans le Levothyrox ; seuls les excipients auraient été modifiés, le lactose remplacé par du mannitol et de l’acide citrique anhydre…

Le problème n’est pas de cesser ou pas de prendre ce traitement, les malades sont captifs et contraints de le subir dans sa nouvelle formulation, parce que tout arrêt des prises serait dramatique en terme de santé, et qu’il n’existe pas d’alternative, l’ancienne formulation n’est plus produite par le seul et unique laboratoire distribuant ce médicament. L’Agence nationale de sécurité du médicament (ANSM) s’inquiète de ne point semer la panique dans les rangs des patients dépendants au Levothyrox, quitte à relativiser les remontées du "terrain" et la validité des témoignages communiqués. Il n’y aurait pas de "problèmes en termes de sécurité d’emploi", mais alors quid des effets secondaires indésirables et handicapants mis en avant par les utilisateurs de néo-Levothyrox ? Le souci qui a poussé l’ANSM à modifier la composition du médicament portait sur une stabilisation de la molécule active sur une durée de conservation maximale. Un souci recevable en ce sens que les patients mettent longtemps à stabiliser leurs prises et que la variation du moindre paramètre, ne serait-ce qu’horaire peut affecter l’état des personnes dépendantes à l’hormone de substitution. Il eut donc été plus prudent de produire en parallèle les deux formulations du médicament avant d’opter définitivement pour l’une ou l’autre composition. L’expérimentation se fait actuellement, sans espoir de retour, sur les patients, qui jouent quelque part un rôle de cobaye d’autant plus déplaisant que nombre d’entre eux ont été considérés comme peu crédibles, souffrant de symptômes psychosomatiques liés à la lecture d’articles de presse évidemment alarmistes. Alors, quand bien même l’enquête de pharmacovigilance lancée en même temps que la nouvelle formule ne témoignerait d’aucun risque avéré, qui oserait maintenir le traitement dans sa formulation actuelle, sachant qu’elle fout en l’air la vie de centaines de milliers de patients ? D’autant que la variante serait anecdotique…

Faudra-t-il que les malades de la thyroïde prennent d’assaut les Agences régionales de Santé de France et de Navarre ? Les patients réclament un retour au statu quo ante et si Merck s’y refuse, il doit bien être possible de passer outre et de faire tomber cette molécule dans le domaine public, parce qu’il y va, justement de la Santé publique.

Philippe Leclair - Le Journal de l’île / p.3