dimanche 05 juillet 2020

La grande et la très petite histoire

" À la Réunion, il y a une véritable concurrence mémorielle et une course à la victimisation ". Dans un livre choc qui vient de sortir en librairie aux éditions Orphie, l’historien Olivier Fontaine jette un autre regard sur l’histoire de notre île ; quitte à fâcher des mandarins de toute façon atrabilaires, de provoquer la colère de certains politiques installés dans leurs certitudes, de déclencher les foudres d’associations pétries de vérités.

L’enseignant n’est pas un militant mais un historien qui, scrupuleusement, fait parler les archives ; emprunte des chemins jusque-là pas encore défrichés. Bien conscient qu’il jette « un pavé dans la mare », il ne cherche pas à écrire un roman réunionnais mais, grâce à un travail scientifique, à faire émerger une histoire régionale.

Résultat : Olivier Fontaine entend démontrer dans son ouvrage (« Histoire de la Réunion et des Réunionnais. Quelques mises au point ») (lire en pages 12 et 13) la singularité de notre territoire et comment les heures les plus sombres de ce passé, l’esclavage, ont été instrumentalisées. Mises à profit d’une mémoire manipulée. C’est la fabrique de l’Histoire et son appropriation par les hommes de pouvoirs, phénomène classique sous toutes les latitudes et sous tous les régimes, même en démocratie.

Ainsi, Olivier Fontaine explique comment l’esclavage, à la Réunion, n’aurait pas été organisé par la France ni par la Compagnie des Indes mais par les premiers habitants. Une remise en question qui va bouleverser bien des certitudes et des prises de position. Il observe que le pouvoir royal, en 1724, a institué le code noir en prenant acte que l’esclavage avait déjà été introduit dans l’île. Voilà qui modifie singulièrement notre vision habituelle de l’histoire réunionnaise.

Autre point sensible qui devrait valoir à l’historien quelques solides inimitiés : l’utilisation par le PCR du thème de la décolonisation. « Sans se soucier de la réalité historique », affirme Olivier Fontaine en démontrant comment Paul Vergès a combattu ses rivaux à gauche et ses ennemis de droite en structurant ses discours sur le tiers-mondisme pour s’imposer. L’historien risque d’être taxé d’une sorte de « révisionnisme ». Surtout de provoquer des réactions plus passionnées que constructives à l’encontre d’une démarche intellectuelle faite de débats et de confrontations d’idées. Mais lui, au-delà des polémiques à venir, ne dit qu’une chose : « L’histoire de la Réunion ne peut être assimilée à celle des Antilles ou des anciennes colonies françaises ».

Hasard de l’actualité, l’on peut voir " en direct " comment les politiques continuent d’utiliser l’histoire pour faire prospérer leurs petits fonds de commerce. Signe des temps, la manœ“uvre n’a ni le souffle ni le lyrisme de la machine intellectuelle mise en place par le PCR. On donne dans le gros doigt. Dernier avatar de cette tentative d’instrumentalisation de notre passé, Thierry Robert multiplie ces derniers temps les outrances, à commencer par ses attaques contre le Journal de l’ÀŽle. Référence à la couleur de peau, à la fin de l’esclavage, au lieu de naissance, au grand capital, le député de la République enchaîne les dérapages sur un terrain indigne de son statut et les valeurs qu’il est censé représenter.

Le désormais ancien maire de Saint-Leu abuse toujours de sa méthode préférée pour tenter de retrouver le devant de la scène et occuper le maximum d’espace sur les réseaux sociaux : la victimisation trahissant son égocentrisme sans pudeur. Tout à la gloire de sa propre cause, le leader du LPA mène un combat qu’il espère emblématique à partir d’une soif de vengeance personnelle en tirant les ficelles bien connues du populisme et l’utilisation de contre-vérités savamment calculées. Le même cinéma qui l’avait conduit à jouer le rôle du pauvre petit élu opprimé se mettant à genou devant l’abominable représentant de l’État. Avec un scénario déjà vu, des décors en carton-pâte et une happy end faisant tomber les masques et révélant les impostures.

Jérôme Talpin - Le Journal de l’île / p.3