mercredi 21 octobre 2020

La "rupture" soft de Wilfrid Bertile

La politique, en vérité, est une affaire intellectuelle. Vous nous rétorquerez que notre personnel dédié à cette tâche, bien souvent, correspond peu au profil. On y parle beaucoup, agit parfois, et pense trop peu. Alors ne hurlons pas d’emblée lorsqu’un Wilfrid Bertile se fend de 80 pages de réflexion sur un nouveau modèle de société réunionnaise. L’effort est méritoire et le résultat à la hauteur du QI du bonhomme, géographe, universitaire et, sans conteste, homme de convictions, ancrées à gauche sans jamais trop les renier.

Ça n’a pas empêché Wilfrid Bertile, lorsqu’il était élu, de sinuer entre quelques courants, devenant maître es-positionnements pour se faufiler, ainsi qu’il le reproche aujourd’hui aux jouteurs des sénatoriales, là où se trouvaient quelques bonnes places. C’est le jeu de la politique, après tout.
Mais le propos du jour n’est pas là. Bertile propose "Que vive la Réunion", dans un ouvrage qui dresse un constat que l’on connaît tous à peu près.
Mais qui part d’un postulat prometteur : finissons-en avec ces tentatives désespérées de "rattrapage" de la métropole et essayons de définir un équilibre intérieur pour résister aux assauts du monde.
Prenons La Réunion pour ce qu’elle est : un territoire métis de l’hémisphère sud et essayons de fabriquer un avenir avec ce qui est près de nous d’abord. Une logique implacable, sur le papier. Sauf que la "rupture" version Bertile est finalement très soft. Et cet ouvrage, hautement recommandable au demeurant, nous montre une fois de plus que le sens de l’expérimentation sera toujours freiné, ici, par l’inéluctable arrimage vers "là-bas" ou plutôt "là-haut", de l’autre côté du globe.

Si Wilfrid Bertile prône la fin, prudente, de la surrémunération, il n’imagine pas une seconde une Réunion sans défiscalisation/octroi de mer/exonérations de charges/ emplois aidés, bref, sans assistance. S’il mise beaucoup sur la production locale, mieux exportée, moins exigentes en intrants - et en tout cas moins tributaire des importations de France et d’Europe - elle ne reste que le "moteur auxiliaire" de sa "Réunion réunionnaise" dans laquelle le "moteur principal" reste, encore et toujours, la manne de transferts publics de la solidarité nationale.
Au fond, Wilfrid Bertile, en bon socialiste, entend le terme "rupture" comme on parle de "réformisme" aujourd’hui. C’est-à-dire avec, avant tout, le sens du concret, du réalisme, sans utopie.

Il manque alors dans cet ouvrage ce qui manque aujourd’hui dans tous les projets politiques d’avant-élection : le souffle de grandes idées, même iconoclastes, qui permettent d’imaginer, ne serait-ce qu’un instant, une bifurcation dans les chemins tout tracés de La Réunion.
Wilfrid Bertile, il est vrai, avoue ne "rien inventer, car on n’invente jamais rien" et en ce sens, son projet a le mérite de fixer un cadre de travail possible. Sauf que voilà, quelque chose nous dit que dans La Réunion des dix ou quinze prochaines années, si l’invention n’arrive pas au pouvoir, les carottes d’importation seront archi-cuites.

David Chassagne - Le Journal de l’île / p.3