mercredi 28 octobre 2020

Baleines : spectacle en sursis

« Un taux d’observation stratosphérique ». Voilà l’expression d’un des responsables de l’association d’études des cétacés Globice, aux anges de voir autant de baleines croiser au large de la Réunion.

En 2015 et 2016, tout le monde était inquiet. Les mammifères marins montraient rarement leurs caudales. Pourquoi ces absences ? On l’ignore. Et il est tout aussi difficile de répondre à la question de savoir pourquoi ces géants de l’océan se plaisent à nouveau, l’hiver venu, autour de notre île.
Les scientifiques sont donc rassurés. Les Réunionnais aussi. Globice estime d’après son patient et méticuleux travail d’observation que 1000 baleines différentes nous ont rendu visite depuis 2001 (lire notre dossier pages 8 et 9). Un chiffre magique qui renvoie chacun d’entre nous à ces délicieux moments où, depuis le littoral ou sur l’océan, l’on peut profiter de cette « confrontation » avec ces géants de l’océan : leur souffle qui sort de l’eau comme un geyser, l’apparition furtive de leur nageoire dorsale, leurs sauts lourds et majestueux.

Des rencontres avec des bêtes sauvages forcément inoubliables. Dans son dernier ouvrage « Une très légère oscillation », l’écrivain-voyageur Sylvain Tesson, le dit très bien en se demandant « à quoi sert le séjour sur Terre si l’on se prive de la puissance et de la gloire vivante » : « Une bête est un dieu, c’est-à-dire l’incarnation d’un mystère. En croiser une est une jouvence, un tressaillement, un viatique que l’on serre au fond de sa mémoire et que l’on emporte en soi pour le reste des jours ».
Cet émerveillement ne doit pas faire oublier les dégâts provoqués par l’homme sur la biodiversité et la fragilité de notre planète de plus en plus vulnérable car de plus en plus soumise au développement humain et industriel. L’homme est devenu le pire prédateur.
En quarante ans, plus de 50 % des espèces vertébrés ont disparu. Et selon l’UICN (Union internationale pour la conservation de la nature), 42 % des espèces d’invertébrés terrestres (papillons, vers de terre, etc.) et 25 % de celles d’invertébrés marins (comme les bivalves ou éponges) sont menacés d’extinction.

Alors, dans cent ans, pourra-t-on encore admirer ces baleines ? L’ivresse du moment face à ces colosses des mers élude juste le temps du plaisir présent cette triste question. Car à moins de se réfugier dans le déni ou le complotisme de Donald Trump qui considère comme « un canular » le réchauffement climatique menaçant tant d’espèces, la désolante réalité est que l’Humanité contribue chaque jour à saccager un peu plus la planète. Et les baleines, celles qu’on touche aujourd’hui des yeux, représentent peut-être le spectacle d’un monde aussi magique qu’enchanté que l’on continue à dilapider depuis des siècles.

Jérôme Talpin - Le Journal de l’île / p.3