mercredi 12 août 2020

Les frères du mal

La cellule jihadiste tenue pour responsable des sanglants attentats de Catalogne revendiqués par le groupe état islamique préparait bien une attaque de plus grande ampleur, selon les déclarations d’un des suspects encore en vie.

Mohammed Houli Chemlal a en effet confirmé mardi devant le juge d’instruction ses déclarations faites en garde à vue. Lui comme trois autres membres de cette cellule ont été mis en examen pour assassinat terroriste.
Des hommes à l’origine de la mort de quinze personnes et plus d’une centaine de blessés dont les profils commencent à se préciser.
Avec, tout d’abord, un fait qui ne peut qu’interpeller fortement : la plupart des douze membres présumés de la cellule aurait organisé ces attentats en terre catalane appartenaient à quatre fratries. Des jeunes hommes de 17 à 27 ans, frères de sang dans tous les sens du mot, qui ne sont pas les premiers.
Des jeunes hommes totalement inconnus des services de renseignement ou de police, des jeunes hommes que la plupart des proches, voisins ou anciens camarade de cette petite ville de 10 000 habitants d’où ils étaient tous décrivent comme sans histoire, sympathiques, polies, brefs bien sous tous rapports apparemment.

Dans notre île bien sûr on ne peut que penser aux frères Clain, Fabien et Jean-Michel, deux frères eux aussi unis dans cette folie meurtrière du jihad. Fabien Clain dont la voix a été identifiée comme étant celle ayant revendiqué les attentats parisiens au nom de Daech a suivi son frère ainé Jean-Michel sur ce chemin parsemé de larmes du terrorisme.

Dans une moindre mesure, ce sont également deux frères, deux jumeaux, Anthony et Thomas, qui se sont laissés embrigader par Nail Varatchia, celui que l’on a surnommé l’Egyptien et qui est pour l’heure le seul Réunionnais à avoir été condamné dans une affaire de terrorisme pour avoir fait l’apologie du terrorisme, avoir recruté et favorisé le départ pour combattre en Irak ou en Syrie de jeunes Réunionnais. Une dizaine selon des sources proches de ces dossiers.

Mais la liste des fratries impliquées dans cette dérive mortifère est longue et saisissante. Il y a bien entendu les frères Kouachi ou les frères Coulibali, impliqués dans les attentats en France. Il y a de même les frères et soeur Mehra, proches des frères Clain. Il y a aussi les frères El Bakroui, kamikazes des attentats de Bruxelles ou, encore plus ancien, les frères d’origin tchétchène instigateurs du double attentat du marathon de Boston en 2013.
Avant cela encore : six des dix-neuf pirates de l’air ayant pris part aux attaques du 11 septembre étaient également des frères !

Une liste de fratries sanglantes qui est loin d’être exhaustive et qui ne peut qu’interpeller. Alors, est-ce à dire que ces frères en inhumanité seraient liés par une même folie ? Le ministre de l’intérieur français, Gérard Collomb, posait en effet hier la question de savoir si les fous d’Allah étaient des malades mentaux en soulignant qu’un tiers des personnes signalées comme radicalisées en France présentaient des troubles psychologiques. Sans lui faire l’affront de rappeler qu’un membre de la cellule espagnole n’était fiché ou identifié par un quelconque service de renseignement, le raisonnement est un peu court.

Il fait fi de l’idéologie, de la propagande, de l’embrigadement et de la manipulation mentale exercée par les recruteurs de Daech. Les spécialistes de la lutte contre la déradicalisation que nous avons recentrés à La Réunion sont formels : les recruteurs arrivent à trouver les failles chez eux qu’ils ciblent. Elles sont là, nombreuses, comme chez tout un chacun. Mais de là à dire que la folie ou la maladie serait à l’origine de passage à l’acte il y a un pas délicat à franchir. Surtout les experts du contre-terrorisme suggèrent que dans la plupart des cas les terroristes tendent à se rassembler dans de petits groupes de pairs, qu’il s’agisse de leur famille, d’amis proches, ou de voisins. En se soudant, les hommes se mettent à se convaincre de plus en plus, à s’inciter à commettre des actes extrémistes. La dynamique de groupe est cruciale dans la radicalisation et qui de plus proche qu’un frère ?

Une dynamique de groupe, un projet de société que notre République a résumé dans sa devise : Liberté Égalité Fraternité. Comme disait le philosophe Régis Debray au lendemain des attentats de Charlie Hebdo, sans doute avons-nous trop privilégié les deux premiers termes en oubliant un peu le dernier. Face à ces frères du mal, la fraternité républicaine est sans doute une arme que nous avons trop négligée.

Hervé Chossat - Le Quotidien / p.3