mardi 04 août 2020

Sénatoriales : chaises curules et vieilles dentelles

Les sénatoriales sont un exercice de style électoral au charme désuet, au suffrage indirect, avec des grands électeurs et des petites embrouilles, des références à l’antique - des sénateurs dont les fameuses chaises symbolisaient jadis le rang - des négociations crépusculaires entre gens de qualité et dames patronnesses… Un petit air d’Agatha Christie aussi, car toutes ces rencontres plus ou moins discrètes - quand elles ne sont pas secrètes, mais révélées pour telles par de zélés folliculaires - suscitent une agitation qui confine parfois à l’hystérie, tant ce qui s’y joue est lourd de sens. Négociations, marchandages, rapports de force… La constitution d’une liste peut tourner au complot ou au simulacre de pronunciamiento, quand elle passe par l’instauration d’une nouvelle majorité conjurée… Le poison n’étant plus envisageable et les duels interdits, il ne reste plus guère à nos aspirants sénateurs et autres magistrats curules, que le choix entre la séduction et la coercition, sur fond d’arithmétique.

Chaque protagoniste sait ce que pèse tel ou tel notable municipal en grands électeurs, de sorte que la partie peut-être rapidement jouée si les forces en présence sont clairement établies.
En ce qui concerne les quatre sièges à pourvoir, le corps électoral étant limité à 1342 grands électeurs, pour faire un élu, il faut disposer au maximum de 336 suffrages, au minimum de 250…
Cette comptabilité hypothèque les ambitions des uns et des autres. Ainsi, tant le PLR de Mme Bello avec une soixantaine de suffrages, que le LPA du nouveau Thierry Robert - sans moustache - moins de 90 grands électeurs, voire le PCR, une quarantaine de voix, sont hors jeu et ne peuvent prétendre intervenir qu’à la marge, en reportant leurs effectifs sur l’une ou l’autre des listes dominantes, voire en mutualisant leurs potentiels au profit d’une liste d’union, qui permettrait de décrocher un siège fatalement frustrant. C’est le dilemme du PS des villes, qui avec 160 grands électeurs environ, ne peut espérer faire élire Christian Annette, quand bien même il bénéficierait du report du PLR, ou du PCR, du fait de chikayas intestines. D’où l’hypothèse Wilfrid Bertile, exhumée du musée des barbus héroïques et des occasions perdues, dans l’espoir de susciter un réflexe médullaire d’union de la "gauche" ; d’aucuns espérant que Le Progrès de Lebreton et ses 40 suffrages joueraient les bons camarades…

Du côté de chez TAK, c’est une centaine de grands électeurs qui traîne, mais le bougre est par trop radical dans sa croisade anti-Didier Robert pour espérer fédérer quelconque alliance constructive. Et puis, il y a la plateforme de la droite, 730 grands électeurs, qui s’est livrée avec délices aux joies de la combinazione, allant jusqu’à se faire peur avec des hypothèses de listes parallèles, qui n’ont pas tenu face aux réalités arithmétiques. L’aventurisme municipal n’est pas à la mode en ces temps de vaches maigres et de dotations d’Etat-peau de chagrin… Le proverbial goût des édiles de droite pour la chicane n’y a pas résisté et c’est apparemment la real politique qui a prévalu, quand bien même la tentation était forte de jouer grosse blinde et de faire tapis, pour le meilleur et pour le pire.

Dans la nuit de lundi à mardi, les joueurs de poker ont évalué leurs chances et estimé, qu’à la fin de l’histoire, faute d’union et de raison, seul le pire resterait à récolter, sans doute pour longtemps. Nassimah Dindar de La Source va donc conduire une liste sur laquelle le marial Jean-Louis Lagourgue est - normalement - assuré d’être élu, quand Viviane Malet, qui représente le royaume du Sud, devra compter sur un investissement total de ses alliés et de son tuteur pour occuper la troisième marche du podium.

Madame Dindar et M. Lagourgue peuvent donc espérer sortir du marigot local par le haut, parler d’atteindre l’empyrée serait trop, Didier Robert et Michel Fontaine se replier sur leur mandat exécutif local en bon ordre, assurer une représentation nationale de La Réunion.
À gauche, c’est plus compliqué. Les candidats d’En Marche et de la boutique Miranville paraissent voués à un tour de pure représentation. Le PCR aura bien du mal à assurer un siège à Gélita Hoarau, quant à Thierry Robert… il est devenu centrifuge plus que centripète et espère se refaire une santé en allant draguer les électeurs de la VIIe circonscription avec l’assentiment et les moyens des maires du cru, si tant est qu’ils lui fassent confiance.

Philippe Leclaire - Le Journal de l’île / p.3