mardi 04 août 2020

On achève bien les "poulets"

La Justice n’existe pas à l’état naturel, pas plus que la Providence, quant à l’injustice, au-delà du hasard, elle résulte fatalement du pouvoir des hommes, tout particulièrement de ceux qui, en charge de responsabilités, s’en montrent indignes. En la matière, le destin de Christian Mancuso, "simple flic" pourrait-on dire, est on ne peut plus significatif.

Le 18 décembre 1990, Christian Mancuso dispute un match de foot amical avec son équipe de l’AS CRS contre les Juniors dionysiens, sur le terrain de Saint-Michel.

Comme son nom l’indique, l’AS CRS est composée exclusivement de policiers. Elle est présidée par le commandant de la CRS Réunion, M. Loupiac, et c’est l’AS CRS qui est l’organisatrice de ce match. À la 35e minute de ce match amical, le joueur numéro 10, Christian Mancuso, "sur un tacle régulier de son adversaire, a glissé au-delà de la ligne de touche, et heurté de la tête la façade de la tribune située à 15 mètres environ de la ligne délimitant le terrain de jeu !" C’est du moins ce que rapporte la fiche de match dans la case "Observations et réserves d’après match". Ce que ne dit pas ce document, c’est que Christian Mancuso, grièvement blessé à la tête, a été hospitalisé suite à cet incident de jeu !

Le hic dans cette affaire, c’est que le commandant Loupiac n’avait pas pris d’assurance en responsabilité civile pour l’association sportive de la CRS - une faute personnelle lourde de sens - et que par ailleurs, en dépit du caractère 100% policier de l’équipe de foot, l’accident de Christian Mancuso n’a pas été imputé à un fait de service du fait "d’une décision implicite du Préfet" (sic).

En conséquence de quoi l’Etat, la CRS et a fortiori l’Association sportive en question se sont lavé les mains de l’accident de Mancuso et de ses conséquences, se libérant de toute responsabilité, ce qui est franchement inique.

Car enfin, pour plagier le narrateur de Jacques le Fataliste, si Christian Mancuso n’avait pas été policier et CRS, il n’aurait pas joué ce match, ne serait pas tombé et sa tête s’en serait bien portée. Un arrêt de la destinée, si ce n’est que cette catégorie-là n’existe pas en droit, parce qu’"on ne sait jamais ce que le ciel veut ou ne veut pas, et il n’en sait peut-être rien lui-même". Ce qui n’empêchera pas le Conseil d’Etat de confirmer la décision "implicite" mais pas explicite du préfet par un arrêté du 26 juin 1996.

Le 26 avril 1991, le pauvre Mancuso a violemment heurté une porte vitrée sur son lieu de travail, accident reconnu comme imputable à son service, la dite porte n’ayant aucun rapport avec l’équipe de football de la CRS ni avec l’association sportive non assurée du commandant Loupiac.

Las, l’agent Mancuso a eu l’outrecuidance de présenter suite à son dernier accident une "quadranopsie invalidante". À savoir que suite à ce dernier choc sur la tête, il a perdu un quart de son champ de vision du fait de lésions cérébrales.

Le bougre ayant eu le culot de demander une rente d’invalidité de 10% ! elle lui a été définitivement refusée, le 18 mai 2009 ! 18 ans après. Un "flic" peut sans doute très bien vivre avec une vision réduite. M. Mancuso étant un homme logique, puisqu’on déniait les conséquences physiques de l’accident qu’il avait subi en 1991, a tenté de faire valoir la thèse selon laquelle son infirmité relevait de l’accident antérieur, ce qui n’était en rien invraisemblable selon les éminents docteurs Gaud, Hoyon, Albrecht, Ramstein et Rhamani, ce dernier précisant même que la "quadranopsie peut être imputée soit à l’accident de 1990, soit à celui de 1991 !"

Une bénédiction pour le commandant Loupiac, la hiérarchie policière et l’Etat, en ce sens que contrairement à l’accident de 1991, celui de 1990 n’était par extraordinaire pas imputé à un fait de service. Moralité, Christian Mancuso n’a eu droit qu’à aller se faire voir, avec sa tête cassée et son infirmité.

Et comme le même Mancuso qui dit ironiquement de lui même "être fada", parce qu’il essaie désespérément de défendre ses intérêts, est allé jusqu’au bout des moyens que lui donnait la justice, le 26 mai 2017, il s’est vu débouter des demandes d’indemnisation de son infirmité par la cour d’appel de Saint-Denis, au prétexte que les demandes de Mancuso simple flic étaient prescrites et qu’il lui faudrait verser 2 000 euros à l’ex-commandant Loupiac pour le dédommager des frais de défense irrépétibles. Le dit Loupiac a pourtant bénéficié en son temps de la protection fonctionnelle qui avait été refusée à son subordonné à la tête cassée.

Et donc la victime s’est trouvée réduite à payer un dédommagement à celui grâce à qui son invalidité n’a jamais été prise en compte.

Christian Mancuso, un brave et honnête homme, qui a été victime toute sa carrière, ou presque, des conséquences de cet accident, déconsidéré par sa hiérarchie qui voyait en lui sinon un "abruti" (sic) du moins un emmerdeur, a fini par craquer. Il était dernièrement hospitalisé pour s’être ouvert les veines lors d’une tentative de suicide. Parfois que la Justice est plus aveugle que son allégorie.

Philippe Leclaire - Le Journal de l’île / p.3