lundi 10 août 2020

Une rentrée qui sent le pâté

Pardonnez l’expression, mais le contexte social qui semble s’installer laisse augurer, si rien ne change, de sévères poussées de tension. Et si les Réunionnais sont sages depuis bien longtemps, exception faite de quelques poussées de fièvre éphémères, la combinaison d’un chômage endémique voire héréditaire à la suppression de 75% des emplois aidés pour cause d’inefficacité, risque fort de mettre le feu aux poudres. Ce ne seront pas les écoliers qui descendront dans la rue, ils préfèrent les vacances prolongées, mais les maires annoncent qu’ils ne pourront assurer la rentrée et les parents sont inquiets.

Si l’on ajoute ce mécontentement général des familles à celui qui découlera obligatoirement des milliers de pertes d’emploi provoquées par la mise au rancart du dispositif dit d’emplois aidés, il va sans dire que la rentrée sera… chaude. On sait que le nouveau régime cherche à gratter plus de 4 milliards d’euros sur les collectivités, qui, pourtant fonctionnent avec des budgets équilibrés contrairement à l’État, en déficit croissant depuis 1975, mais les collectivités sont "à l’os". Les départements en premier lieu, parce que la volonté portée par la réforme territoriale bâclée sous le mandat Hollande était de les supprimer. Quant aux régions, communes et intercos, elles sont elles aussi soumises depuis 2010 à une pression constante. Gel des dotations avec Sarkozy, puis réductions constantes des dotations d’État, 10 milliards d’euros sur 2015-2017 avec Manuel Valls… et encore 300 millions d’euros le 20 juillet dernier, avant la fin de l’année en cours. À partir de 2018, le ton est donné, ce sera 13 milliards d’euros qui seront pris dans la cassette des collectivités pour supposément ramener le déficit public sous la barre des 3% du PIB.

Alors le déficit public (97,4% du PIB) sera un peu réduit - si l’on ne tient pas compte de la dette hors-bilan de la France qui nous amène à 265% du même PIB…
Tous ces milliards d’euros évaporés affectent rudement la capacité d’investissement des collectivités locales qui, à La Réunion tout particulièrement, soutiennent l’économie par la commande publique. Et la raréfaction des jobs rendus accessibles par des dispositifs comme les dits emplois aidés n’arrange rien à l’état du chômage des personnes les moins qualifiées et de fait les plus fragiles.
Madame la ministre du Travail, Muriel Pénicaud, a beau jeu de critiquer l’efficacité de ces emplois pas si aidés que ça ; pour nombre de bénéficiaires ils représentaient l’opportunité de gagner quelques sous, de cotiser, de recharger leurs droits… Bagatelle, vu du haut des ministères à l’architecture écrasante, avec un regard d’entomologiste. Mme Pénicaud a montré dans une vie antérieure - elle était directrice des ressources humaines chez Danone - qu’elle savait gagner des fortunes (4,74 millions d’euros) en vendant des parts sociales au bon moment, quand le marchand de yaourts licenciait 900 personnes. Un tel carton c’est un peu l’antithèse des emplois aidés.

Alors en attendant qu’elle nous livre un nouveau dispositif génial et créateur d’emplois pérennes, Mme Pénicaud aurait été bien inspirée de ne pas casser la machine à fabriquer de la paix sociale. Il est facile de dénigrer la probité et l’honnêteté des élus locaux, de les taxer de clientélisme, voire de les assimiler à des reliques d’ancien régime, reste que ce sont eux qui en donnant du travail "aidé", voire une occupation, un "ti monnaie" finalement, permettent à nombre de Réunionnais de ne pas décrocher. Il faut mettre de l’huile dans la mécanique sociale, sans quoi, elle se bloque et l’on se retrouve avec des "Chaudron" du désespoir et de la colère. Une rentrée qui coince peut suffire à lancer une réaction en chaîne sociale bien plus coûteuse à la fin que tous les emplois aidés de la loi de finance.

Pour l’heure, La Réunion vit dans l’incertitude, du fait de l’improvisation gouvernementale, laquelle découle d’un certain amateurisme, il faut bien l’admettre. Et si Madame la ministresse des "phynances" souhaite créer des emplois utiles, qu’elle relance donc la pêche aux requins sur nos côtes, cela permettrait de reconquérir les zones littorales et de relancer toute une économie réelle.

Philippe Leclaire - Le Journal de l’île / p.3