mercredi 28 octobre 2020

"Warning sur La Réunion"

C’est l’une des "grandes révélations" des « MacronLeaks », la nouvelle série de mails des membres d’En Marche échangés pendant la présidentielle et publiés avant-hier par WikiLeaks, l’organisation de Julien Assange. Les responsables de la campagne de celui qui allait être élu président se montrent pour le moins méfiants avant son déplacement à La Réunion, à l’égard de plusieurs élus, dont Thierry Robert. Lequel, pourtant, se croyait dans les petits papiers d’Emmanuel Macron au point de se voir entrer dans le futur gouvernement. Dans l’un des mails interceptés, un des responsables du staff de campagne prévient au sujet du paiement d’une facture : « nouveau warning sur La Réunion ».

Ironie des destins politiques, cette expression made in « En Marche » a toutes les chances d’être à nouveau d’actualité. Car, effectivement, cela risque d’être chaud dans notre département à la rentrée avec la décision de l’État de réduire de 75 % les contrats aidés au second semestre. Ces derniers jours, le préfet avait préparé le terrain avec Stéphane Fouassin, le président de l’association des maires de La Réunion. Mais, cette fois, c’est bien vrai : le serrage de ceinture généralisé pour économiser 4,5 milliards d’euros afin de boucler le budget 2017 de l’État et d’entrer dans les clous des 3 % de déficit public promis à Bruxelles aura un impact local. Le 11 juillet, le ministre de l’Action et des Comptes publics avait déjà annoncé que le gouvernement toucherait aux contrats aidés qui, à lire le programme d’Emmanuel Macron, ne figuraient pas dans les dispositifs privilégiés pour lutter contre le chômage.
Concrètement, cette réduction des dépenses de l’État se traduira dans notre île par un ’’quota’’ de 5 000 contrats aidés pour le second semestre contre 11 500 depuis le début de l’année.

Les élus réunionnais vont devoir se mobiliser pour faire bouger les lignes mais préviennent que la situation risque d’être « explosive », surtout quand beaucoup de groupes scolaires du primaire s’appuient sur ce type de contrats pour organiser la rentrée et le bon fonctionnement des écoles.
Les élus mettent en avant la nécessaire cohésion sociale. Si on peut leur reprocher d’entretenir un clientélisme électoral nauséabond via ces ti-contrats - voire pour la présidente du Département de se balader au Maroc pour y trouver un gisement de CUI -, il est juste de prendre en compte la pression sociale qui pèse sur leurs épaules.

Autre argument recevable : le taux de chômage de La Réunion est largement plus élevé qu’en métropole avec des spécificités qui aggravent encore cette situation : le nombre de jeunes sans emploi et la mobilité difficile pour s’extirper de l’absence de perspectives. Dans une île où la précarité atteint des records, toucher aux contrats aidés, qui jouent indéniablement un rôle d’amortisseur social, reste très périlleux. On peut écouter les arguments du gouvernement rejetant la faute sur les largesses de ses prédécesseurs qui, avant les élections, avaient ouvert les vannes, quitte à relâcher la discipline budgétaire. Bercy aura beau aussi ressortir le rapport de la Cour des comptes reprochant des pratiques systématiques de sous-budgétisation - en langage clair, de signature de contrats aidés toujours bien supérieurs à ce qui est prévu-, pas sûr qu’il soit entendu. Surtout après la baisse de 5 euros des aides aux logements ayant provoqué un choc dans l’opinion. Ce que n’avaient pas anticipé ni l’Élysée ni Matignon désormais confrontés à la dure réalité du pouvoir.
Vue d’ici, cette réalité, à des années lumière des querelles budgétaires ministérielles, est très concrètement celle de milliers de familles qui vivent en dessous du seuil de pauvreté. Ou juste au dessus.

Jusqu’à quel point La Réunion avec sa détresse sociale peut-elle être concernée par les coupes budgétaires ? Le risque est que ce soit la rue et les barrages qui tranchent le débat.

Jérôme Talpin - Le Journal de l’île / p.3