jeudi 06 août 2020

Revoilà la houle…

Ce devrait être une bonne nouvelle pour le petit monde de la glisse, hélas, le bulletin de Météo-France portant sur l’arrivée d’un nouveau train de houle de Sud-Ouest concerne une mer interdite, comme tous les jours depuis des lustres, simplement un peu plus dangereuse pour ceux qui ne la connaissent pas. Et si les "paddle" ne se hasarderont pas dans le lagon à cause du vent, et de la mer croisée qui en résulte, il est possible que les fans de kite-surf se lâchent, au nez et à la barbe des "interdits" et de ceux qui les incarnent, parce qu’il n’est rien de plus attirant et excitant que l’interdit élémentaire : montagnes, vide, éruptions volcaniques, abysses, pure vitesse, vol, glisse…

C’est Giraudoux qui faisait dire à l’un de ses personnages : "Il y a des époques où tous les cent pas vous trouvez un hérisson mort. Ils traversent les routes la nuit, par dizaines, hérissons et hérissonnes qu’ils sont, et ils se font écraser… Vous pensez, les veilles de foire. Vous me direz qu’ils sont idiots, qu’ils pouvaient trouver leur mâle ou leur femelle de ce côté-ci de l’accotement. Je n’y peux rien : amour pour les hérissons consiste d’abord à franchir une route…"

Et c’est affaire d’amour que de se colleter avec les éléments, de passer outre les règlements et interdictions, d’aller plus vite, plus loin, plus haut, plus profond… ou de se laisser aller à la contemplation de la nature, de jouer le sous-préfet aux champs, de battre la campagne en rupture de ban, derrière son écran, en rêvant au lointain. Nous ne pouvons nous conformer à chaque instant aux nécessités d’une vie policée à l’excès, ne jamais franchir la ligne blanche, marcher au pas, penser en rond et croire orthonormé… Alors évitons de crucifier sur l’autel de la morale et du conformisme, ceux qui un temps vivent plus intensément, brillent plus fort, rêvent plus loin… Ou qui placent leur être dans une tension aussi radicale qu’un saut de base jump, une trajectoire de vol en wing-suit, calée sur l’effet de sol, une longue finale finesse max… C’est quand notre destin devient balistique que nous fusionnons avec… ce qui nous dépasse, quand le temps paraît suspendu, comme en stase paradoxale.

Alors tout au plus pouvons-nous avec empathie en appeler à la prudence et à la Raison, parce que des houles de 4 à 5 mètres de creux en moyenne produisent en crête des vagues de 8 à 10 mètres qui imposent l’humilité, même à distance car leur pouvoir d’attraction sur le platier corallien est effrayant. En eau libre on peut fuir en surfant, revenir en utilisant la force des vagues, sur le corail c’est impossible et il convient de se tenir à distance respectueuse de ces tonnes d’eau qui s’abattent sans répit sur la zone d’impact. Le spectacle de cette houle impose une hiérarchie des genres et nous donne une idée de la dose d’héroïsme dont nous avons réellement besoin. Quand des Niagara bombardent tous les 20 secondes le lagon, celui-ci contient beaucoup plus d’eau qu’il ne le devrait, et ce surcroît écumant chargé d’énergie, comprimé dans un espace exigu, tend à s’échapper vers la sortie, et donc les passes. De puissants courants de chasse traversent le lagon pour se ruer vers le large et les passes se transforment en torrents furieux. Inutile de s’approcher des passes pour prendre des risques, les courants suffisent à embarquer un enfant ou un baigneur imprudent…
Il faudra attendre jeudi pour retrouver un lagon accueillant.

Philippe Leclaire - Le Journal de l’île / p.3