mercredi 21 octobre 2020

Faut-il interdire définitivement le lagon ?

La houle australe a encore frappé, un paddle-boarder est porté disparu après avoir été "sucé" par le reflux des déferlantes, du côté de Trou d’eau, à l’intérieur du lagon, mais trop près de la barrière qui était pilonnée par les rouleaux. Les éléments déchaînés ne pardonnent pas, et une promenade excitante dans le lagon peut tourner au drame en quelques instants. La faute à pas de chance, le destin, tout ce que l’on veut…

Chaque épisode de forte houle est dangereux, que l’on soit sur l’eau, ou à proximité… Les journaux relatent régulièrement de tels événements à La Réunion ; on peut remonter la chronique de ces accidents dans le désordre, et se rendre compte de ce que personne n’est à l’abri… Le 26 juin 2013, à la Pointe au Sel, un pêcheur à la gaulette était porté disparu pendant qu’à Manapany une dame, quinquagénaire, était arrachée aux siens par les vagues. Le 14 mai 2007, deux frères, deux pêcheurs de Petite Ile, ont été pris par la mer dans la passe du port de Saint-Pierre, leur embarcation balayée par la houle… Le 26 juin dernier, à Saint-Gilles, le Maeva 4 qui tentait de rentrer au port, était drossé à la côte par les déferlantes, trois victimes… Inutile de poursuivre ce sinistre décompte. Tous les avertissements, tous les règlements, toutes les interdictions et tous les yaka-fokon de bonne moralité n’y changeront rien. Et de toute façon, chez nous, aujourd’hui la mer est interdite, partout ou presque. Les bonnes âmes vont prôner l’interdiction du paddle dans le lagon après l’interdiction du surf et du body-board en dehors… Une couche de sécurisation virtuelle de plus dans un contexte déjà ubuesque. La victime d’hier a payé fort cher son appréciation par trop optimiste de la situation dans le lagon qu’il fréquentait sans doute dans d’autres conditions. D’aucuns n’hésiteront pas à stigmatiser, comme toujours, son inconscience présumée, son irresponsabilité… Facile et peu charitable, pour être poli. Cet homme était courageux. Il a apparemment sauvé les jeunes qui étaient avec lui, et ensuite, il s’est battu pour sa vie, dans un véritable enfer, lacéré par le corail, assommé par des tonnes d’eau. Un témoin qui a tenté de le secourir en risquant sa peau lui aussi, a raconté : "arrivé à moins de 10 mètres de lui, trop gros, plus de 4 mètres, pas d’eau, moins de 20 centimètres en zone d’impact. Il a lutté bien 10 à 12 minutes, il a persisté à revenir, 20 minutes, j’avais toujours le visuel…". L’homme luttait dans le courant qui l’emportait… L’hélicoptère est arrivé, mais a focalisé ses recherches sur la zone d’impact… c’était perdu.Le malheureux n’avait pas de "leash", il avait donc perdu sa planche et ne disposait pas d’une échappatoire évident par la mer. Tous ceux qui pratiquent les vagues, les spots, le lagon, ses courants, les passes savent que l’on ne se bat pas longtemps contre les éléments et qu’il vaut mieux fuir au large, que de s’épuiser sans espoir de retour.

Mais il est difficile d’imaginer que l’on peut mourir dans 20 cm d’eau, si près du bord, des autres…
Dans le même temps, dans le Sud, on jouait aux gendarmes et aux surfeurs, à Saint-Pierre, dans le port, où hormis le problème éternel des requins, le surf est relativement sûr par ce temps-là. Police municipale contre amateurs de glisse, le maire en première ligne contre des jeunes qu’il connaît forcément. N’en déplaise aux racistes de service qui ne veulent voir que des "Brice de Nice" dans l’eau, ce sont des créoles, majoritairement, qui connaissent leurs spots et ont envie d’en jouir parce que telle est leur conception de la vie…
Quelle est la morale de ce train de houle ? Le littoral de La Réunion devient plus sensible aux assauts de la mer du fait de l’élévation progressive des océans, l’érosion gagne, ici comme à Madagascar ou dans le Pacifique et il faudra faire avec. Construire plus haut dans les terres, rendre à la nature des zones littorales qui, pour résister ont besoin de ne pas être bétonnées. Laisser aux plages la possibilité de se recharger en sable. La nature sera le juge de paix des problèmes de bornage, d’occupation des sols et des constructions trop orgueilleuses pour durer longtemps. Les "écolos" n’y changeront pas grand-chose et les amoureux de la mer, toujours joueront entre corail et déferlantes, quand bien même les interdictions administratives seraient gravées dans le marbre. C’est une affaire de passion. Un mode de vie, un choix presque mystique parfois pour peu que l’on ressente cette étrange fibre panthéiste qui résonne au fond de notre inconscient collectif.

Faut-il pour autant laisser les requins, sous prétexte de nature, faire la loi sur nos côtes et condamner toute activité balnéaire ou nautique à la clandestinité ? Certes non. Le respect de l’environnement ne peut se concevoir sans respect de l’humanité. Il faut sécuriser nos plages et spots autant que faire se peut. Joseph Sinimalé, ès qualité de président du TCO, a sollicité le 11 juillet dernier, par courrier, le ministre de la Transition écologique et solidaire, pour lui demander de recevoir une délégation composée de Thierry Martineau, Patrick Florès et Christophe Mulquin. Cette ambassade se propose de lui présenter l’ensemble des propositions portant tant sur la sécurisation des périmètres que sur les mesures d’accompagnement à la pêche. La Réunion ne peut vivre plus longtemps sous la pression des requins, qui affectent tourisme, économie, et qualité de vie, sans parler de la sécurité des personnes ; les Réunionnais se voyant interdits de baignade ou de sports nautiques en eau libre et même dans le lagon.
Pour l’heure le ministre n’a pas encore répondu… Mais le temps lui est compté.

Philippe Leclair - Le Journal de l’île / p.3