vendredi 30 octobre 2020

Manger pays, oui, mais quand ?

Ah ! Ces sondages ! Rassurez-vous, celui-ci n’a rien de politique et ne s’inscrit en rien dans la flopée d’étude qui ont déjà formé l’Assemblée nationale.
Non, ce travail réalisé par l’institut Ifop ne nous apprend rien sur Macron ou Bayrou mais nous confirme que la provenance des aliments influence fortement l’acte d’achat des Français.
La proximité du lieu de culture est un critère de choix pour les consommateurs.
Mieux, ces derniers déclarent pouvoir renoncer à certains aliments cultivés ç l’autre bout du monde.
Comme le riz, le café, le chocolat (cacao) pour 30% d’entre eux. Et même le sucre de canne pour 53% des sondés.
Dans ce dernier cas, renoncer est facile, le sucre de betterave fera l’affaire de Français soucieux de l’impact carbone de leur consommation... mais certainement pas celle de nos planteurs, en pleine guerre des prix à la tonne.
Sous couvert de simplicité, cette étude débusque des réalités plus complexes : si les familles métropolitaines et sans doute européennes peuvent réduire leurs achats de fruits et légumes exotiques pour cause d’éloignement, nous avons du souci à nous faire pour nos exportations de letchis, mangues, etc., alors que pour Jean-Claude Otto-Bruc (Front National), " l’important pour le développement économique c’est de pouvoir vendre à Rugis ce qu’on produit à La Réunion".
Nous sommes nous-mêmes confrontés à une équation impossible. Comme pour de nombreux autres marchés, on voudrait le beurre et l’argent du beurre, être autosuffisantspour notre alimentation, pour des raisons plus économiques qu’écologiques d’ailleurs mais aussi en exporter une bonne part. Et, là, au diable les kilomètres !
Protectionnistes et libéraux à la fois, on voudrait limiter les importations, c’est même l’un des objectifs assignés à l’octroi de mer, et développer les exportations vers d’autres consommateurs qui raisonnent de la même façon.
Le problème est d’autant plus inextricable que notre volonté de manger pays se heurte à d’autres difficultés.
Thème de campagne électorale en 2015 pour la régionale, renouvelé à l’occasion des scrutins législatifs, l’approvisionnement local relève plus du mot d’ordre que d’une vérité.
Ainsi pour Thierry Robert qui veut comme beaucoup d’autres briser les monopoles, " il faut consommer local et produire local " en évoquant les cantines scolaires. Cyrille Melchior y va aussi de sa lute contre " les monopoles qui brident le développement économique de l’île".
Entre " l’allègement des normes " et le " développement des potentialités de la pêche ", le candidat LR y va aussi de " l’ouverture des cantines aux produits pays ". Idem pour les Insoumis qui, par la Voix de Virginie Grondin, militent pour des cantines " approvisionnées par les produits pays, issus de l’agriculture biologique. " En réalité, les économes s’arrachent les cheveux.
Manger local et sain, pouvoir compter sur des volumes à peu près stables sans crever le plafond des budgets : ce n’est plus une équation complexe, c’est la quadrature du cercle que les gestionnaires de restauration publique doivent résoudre !
Chaque année, La Réunion importe 30 000 tonnes de légumes et de fruits frais mais aussi 18 000 tonnes de poulets pour lesquels la commande publique préfère les surgelés, provenant essentiellement de l’extérieur, aux frais pays.
Pour peu que la volonté de faire de " la valeur-substitution " existe et celle de relocaliser tout ce qui est possible, y compris dans l’agriculture, se concrétise, il faudra du temps, beaucoup de temps avant que nos enfants dans nos cantines ne mangent quasi exclusivement nos produits.
En attendant ce résultat, on n’a pas fini de manger du charolais du Limousin, des carottes chinoises ou du raisin sud-africain... au détriment de nos emplois et des tonnes de carbone dispersées dans l’atmosphère.

Thierry Durigneux - Le Quotidien / p.3