mercredi 12 août 2020

Dure limite

Tout le landerneau politique est en ébullition, le premier tour, c’est dans cinq jours, et pour le quadrige de tête, Le Pen, Macron, Fillon et Mélenchon, tout reste à faire, car l’écart qui les sépare - dans les sondages - est insuffisant pour décanter la situation. C’est donc la dernière longueur, la dure limite de l’endurance et de la pertinence, le temps lors duquel il faut "tuer" métaphoriquement des concurrents qui sont devenus des adversaires, voire des ennemis dans une lutte des classes supposées…
Tous sont des êtres providentiels, sauveurs de la patrie, de la France, de l’Etat, de la civilisation, de la gauche… face à tous les dangers d’un monde en proie à des mouvements tectoniques. Et cette posture d’élu du ciel, du peuple et de dieu seul sait quoi encore, est terriblement datée, décalée, un peu dérangeante aussi, car elle renvoie à des catégories politiques fort peu démocratiques. Le qualificatif de "sauveur", "sôter" en grec ancien, était une épithète souvent accolée au patronyme des rois hellénistiques, les descendants d’Alexandre le Grand, qui ont inventé la figure quasi-divine du souverain, à la suite de Ptolémée Ier Sôter, premier pharaon grec d’Egypte…
Mais nos prétendants à ce titre de sauveur de la patrie, qu’ont-ils fait pour le revendiquer ? De Gaulle avait sauvé la France, qui a coupé le costume présidentiel de la Ve République à sa mesure. Ses successeurs n’ont eu de cesse de retailler cet habit prestigieux, ramenant le statut du président à celui d’un élu presque normal et donc à néant.

La gauche a toujours maudit le monarque présidentiel, Mitterrand n’avait-il pas construit son opposition à de Gaulle notamment sur la dénonciation du "Coup d’Etat permanent" ? Le fait est qu’une fois élu, il s’y est complu 14 ans d’affilée, plus longtemps qu’aucun autre Président de la Ve. Le temps et l’usure du pouvoir ont érodé l’institution présidentielle, le quinquennat l’a entraînée dans une temporalité accélérée, jetant le Président dans l’arène et dans une campagne électorale permanente.
Aujourd’hui Hamon et Mélenchon voudraient jeter aux orties la Ve, faute de pouvoir assumer la tâche qui incombe à un Président de ce niveau, comme Marine Le Pen entend jeter l’Europe et l’Euro… Mais il ne suffit pas de changer unilatéralement les règles pour affronter le réel. Le monde demeure et les forces qui l’animent avec.
L’affaiblissement de la France et de l’Europe dans le monde exige du futur élu qu’il assume une tâche surhumaine ou presque. Le monde autour de nous devient dangereux et agressif : Erdogan rêve de Sublime Porte et menace ses voisins, dont la petite Grèce, et Chypre qui est occupée par l’armée turque, Poutine se voit en Tsar, l’Iran couve sa bombe et alimente le feu des conflits au Liban, en Syrie, en Libye, avec les Houthis du Yémen, menace les monarchies du Golfe et Israël…
De l’autre côté du monde, la Chine est tentée de contrebalancer l’affaiblissement de sa croissance par un activisme militaire et nationaliste qui tend à déséquilibrer la civilisation du Pacifique… et la Corée du Nord flirte dangereusement avec la guerre totale seule échappatoire d’un régime communiste et paranoïaque.

Notre petite France est bien démunie dans le concert des super puissances émergentes. Nos prétendants à l’Elysée n’ont pas de quoi se présenter en sauveurs, ils ne parviennent pas même en rêve, comme leurs prédécesseurs d’ailleurs, à nous pondre un seul budget national équilibré depuis 1973, Georges Pompidou était alors Président et Valéry Giscard d’Estaing son ministre des Finances…
Quant au chômage, il y avait alors 500 000 demandeurs d’emploi, en janvier dernier, ils étaient 6.578.400 millions. Alors que Mélenchon joue au zombie holographique ou fasse de la péniche, que Macron descende l’escalier de Bercy en compagnie de people du show-biz, Stéphane Bern, Pierre Arditi, Mourad Boudjellal, Yohan Cabaye, Vincent Lindon, Line Renaud, Catherine Lara, Marjane Satrapi… que Fillon calcule le nouveau prix du "kebab" pendant que Le Pen taille des croupières à Hamon, peu nous importe…
Il nous faut trouver en ces gens-là celui qui devra nous sauver la mise et assurer tant que faire se peut notre avenir. Dure limite.

Philippe Le Claire - Le Journal de l’île / p.3