jeudi 22 octobre 2020

Rien ne va plus…

Vu de métropole le premier tour de la présidentielle est furieusement indécis, au point de flanquer migraine et crises de saisissement à tout le landerneau politico-économique national, sans parler des médias qui ne savent plus à quel saint se vouer, ce qui n’est pas bon pour les affaires. Les augures sondagiers traditionnels placent quatre prétendants dans un mouchoir de poche, Marine Le Pen, Emmanuel Macron, François Fillon et Jean-Luc Mélenchon, sans pouvoir vraiment les départager, parce que la marge d’erreur propre à ce type de mesures, qui tourne aux alentours de 5%, interdit toute affirmation péremptoire quant à un éventuel leader… Si ce n’est que dans tous les cas de figure, Marine Le Pen fait partie de l’équation. Horreur ! Malheur ! Stupeur et tremblements, les thuriféraires de la gauche bien pensante s’arrachent les cheveux et se griffent le visage, annonçant sinon l’apocalypse, du moins la fin de la démocratie. Ils sont rejoints dans cet état d’agitation extrême par ceux qui, avec l’essentiel du PS, prônent la sanctuarisation de ligne social-démocrate, mais voient poindre le risque Mélenchon… Hollande dénonce le tribun d’extrême gauche, la CFDT aussi, qui derrière Méluche devine un avatar de Maduro, le sous-Chavez qui tente de confisquer la démocratie au peuple vénézuelien.
Il est vrai que si l’on devait figurer en cet instant la République en Janus Bifrons, à la place de notre rassurante Marianne, la France aurait une drôle de tête !

Entre l’une qui souhaite sortir d’Europe et l’autre qui veut nous fourguer une VIe République aux airs de IIIe, l’horizon n’est pas franchement radieux. La droite classicisante et la majorité silencieuse en perdent l’air, pendant que Macron fait de même et s’inquiète de scores potentiellement déflationnistes. Rien ne va plus, le cauchemar d’un duel Le Pen/ Mélenchon a même tiré François Hollande de sa pré-retraite, le contraignant à énoncer, par mise en abyme, son candidat favori, lequel n’est pas même socialiste. Hollande vole au secours de Macron, de qui il ferait volontiers un héritier spirituel, ou un fils adoptif à la mode romaine. L’intéressé, qui a dealé ses législatives avec Bayrou, compte déjà ses sous et ses futurs députés, car l’hiver est long qui dure tout un quinquennat…
Si les sondages, une forme d’augure des plus conventionnelle, s’avèrent inquiétants par le flou qu’ils contribuent à entretenir, la fébrilité ne se limite pas au champ clos national. Vu de l’étranger, le profil potentiel des favoris, Le Pen et Mélenchon, fait trembloter les marchés, poindre le spectre de la récession et du protectionnisme, et celui d’une crise sérieuse de l’Europe.

Pour peu que l’on sorte des instruments de mesure traditionnels, qui à La Réunion sont plus rassurants qu’en métropole, avec pour le baromètre Ipsos-JIR-Réunion 1ère, un Macron à 27%, loin devant Le Pen, Mélenchon (20%) et Fillon 8%, les perspectives sont franchement différentes, avec Filtéris / Euromédiations qui donnait, il y a deux jours à peine, un duo de tête composé de Marine Le Pen à 23,51%, devant François Fillon à 22,83%. Suivent Emmanuel Macron à 20,54% et Mélenchon 19,32%.
Dans ce cas de figure Hamon est au plus bas, avec 7,19%. Le big data est-il crédible ? Ni d’échantillons, ni questions plus ou moins inductives, le système calcule le poids numérique des candidats, "buzz et perceptions, web et réseaux sociaux". Le nouveau merveilleux technologique, un truc à la Asimov mâtiné d’alchimie peut-être…

Pour faire de l’économie écologique on a bien vendu des quotas d’air chaud, du carbone en fait, on ne peut plus virtuels, alors pourquoi pas le poids des politiques sur le web ?
L’esprit humain est ainsi fait qu’il est prêt à se raccrocher à tout, y compris à l’irrationnel, plutôt que d’admettre qu’il ne sait pas. C’est là, la glorieuse incertitude de la science et des honnêtes gens.
Rien ne va plus, la roulette est lancée, faites vos jeux.

Philippe Le Claire - Le Journal de l’île / p.3