dimanche 09 août 2020

L’odeur de la campagne

Comme s’il avait déjà quitté l’Élysée pour la Corrèze ou ailleurs, François Hollande envoie une carte postale. Lui qui était resté silencieux jusque-là sur la campagne vient d’accorder une interview au Point pour alerter les Français du risque d’un duel Le Pen-Mélenchon au second tour.
La percée du candidat de la France Insoumise l’inquiète au plus haut point. Non parce qu’elle fasse boire le bouillon au représentant du PS. François Hollande semble s’être résigné, comme toute une partie de l’électorat socialiste, à un score humiliant pour son parti. Et le crash programmé du frondeur Benoît Hamon dont la campagne patine, doit certainement l’amuser.

Il ne le dit évidemment pas explicitement mais le chef de l’État considère que l’élimination d’Emmanuel Macron au premier tour au profit de Jean-Luc Mélenchon constituerait un péril pour la France. Dans sa carte postale, il conseille aux Français de lire deux fois les programmes proposés plutôt que se laisser divertir par « le spectacle du tribun ».
François Hollande se garde bien de présenter Emmanuel Macron comme son héritier. Car en le soutenant explicitement, il risquerait de plomber sa candidature et lui faire perdre ses électeurs de centre-droit. De son côté, Emmanuel Macron fait tout aussi pour garder ses distances. Hier, dans Le Parisien, le candidat d’En Marche a expliqué que « présider n’est pas gouverner », que « ce n’est pas compatible avec la pratique d’être responsable de tout ». Une pierre dans le jardin de François Hollande auquel tant d’électeurs reprochent de ne pas avoir su incarner la fonction présidentielle.
Même si son ancien ministre l’a trahi en le mettant indirectement hors-jeu, François Hollande pense sans l’avouer que c’est bien lui qui doit lui succéder. Car il ne veut pas laisser la France dans les mains d’un parti d’extrême-droite ou d’un mouvement d’extrême-gauche. « La campagne sent mauvais », aurait-il lancé en privé selon Le Monde.

À droite comme à gauche, les électeurs sont effectivement déboussolés. Par les conséquences des primaires, par le poids des affaires. On pourrait rétorquer aussi à François Hollande qu’il n’est pas étranger à cette situation. Parce que 7 Français sur 10 jugent que son bilan n’est pas bon. Parce que les classes moyennes paient proportionnellement plus d’impôts en France que dans d’autres pays européens. Parce que les précaires ne croient plus à la gauche mais au FN pour les sortir de leurs conditions. Parce que son virage social-libéral a heurté une part de sa majorité. Parce que le thème de l’immigration reste toujours le carburant de l’extrême-droite. Parce qu’il n’a pas su, non plus, faire croire au projet européen.

Alors, oui, l’odeur de la campagne est détestable. L’indécision mais surtout la versatilité des opinions rendent imprévisible la météo de la soirée 23 avril. Ce qui inquiète est que le résultat du scrutin soit avant tout celui d’un vote de colère, de rejet, d’indignation. L’adhésion à un projet commun n’a jamais atteint des seuils aussi bas. Les cinq prochaines années risquent donc d’être très longues et tumultueuses. Avec une future majorité peut-être introuvable.

Cette défiance vis-à-vis des responsables politiques fait peser de sacrés craintes pour notre démocratie. Mais toute une partie de l’électorat ne semble plus pouvoir l’entendre.

Philippe Le Claire - Le Journal de l’île / p.3