jeudi 06 août 2020

Le temps des élus gigognes

Après la présidentielle et les législatives, quels qu’en soient les résultats, notre pays va être confronté à une petite révolution politique avec l’entrée en vigueur, à partir du mois de juillet, des textes instaurant le non-cumul des mandats. Textes qui tout à fait en passant ont été promulgués en février 2014. Petite révolution, car aux inconnues induites par des présidentielles opaques, s’en ajouteront d’autres, candidats à des législatives abandonnées par nombre de parlementaires plus capés…
Alors évidemment, cette réforme viserait, paraît-il, à renouveler le personnel politique, voire à le moraliser, ou encore à moderniser la vie politique. Tout ceci est bel est bon mais ce souci moral ou éthique a été tant et tant proclamé qu’il suscite quelque méfiance chez le citoyen à l’esprit mal tourné.

En premier lieu, ce non-cumul va coûter cher, car le nombre d’élus touchant la totalité de leurs émoluments va croître avec la démultiplication de l’aréopage électif, quand le cumul limitait la dépense par l’écrêtement des indemnités…
Au-delà, la grande majorité des parlementaires installés à la tête d’un exécutif local - 261 députés (45%) et 166 sénateurs (48%) étaient soit maire, soit président de conseil général, soit président de conseil régional - ne va pas se saborder purement et simplement. Dans nombre de communes, on va assister à un drôle de bal, avec l’élection de maires de paille, qui seront mis en place par une majorité qui demeurera au service du maire "occulte", un simple conseiller, mais celui qui disposera réellement du pouvoir.
Dans telle commune de l’Ouest de l’île, on imagine bien ce tour de passe-passe s’exercer en toute candeur, pour la plus grande gloire de la démocratie rénovée et rajeunie… Ainsi, sous prétexte de restauration de la confiance des citoyens envers leurs élus, on va faire semblant de punir les politiques, sans changer grand-chose au fond, les plus malins utilisant des élus gigognes - avec tous les risques que cela suppose en termes de confiance et de stabilité.

Dans le fond, la vie politique sera plus que jamais réservée aux notables et à la haute fonction publique. La grande majorité des élus de France n’est pas constituée de parlementaires, ni même de conseillers régionaux ou départementaux. Pour l’essentiel, ils sont conseillers municipaux et ne vivent pas de leurs indemnités. Il leur faut cumuler mandat et boulot. Difficile dans ce contexte de gravir le cursus honorum. Les mandats supérieurs sont de fait réservés à des cadres de l’administration, ou à des notables issus des professions libérales. Les premiers ne risquent pas de perdre leur travail en battant la campagne, les autres ont les moyens de le faire. Les élus professionnels, eux, bénéficient de sinécures et de postes réservés qui ne disent pas leur nom.
Pour les classes moyennes et celles qui le sont un peu moins encore, la vie politique se limite au militantisme bénévole ou aux espoirs déçus. Qui peut s’offrir une campagne législative, régionale ou même municipale en bonne place ? Les partis ne couvrent pas ou peu les frais de campagne et faute d’atteindre les 5% fatidiques, à la fin de l’histoire, c’est la ruine ou peu s’en faut. Alors certes, Les législatives devraient conduire à un profond renouvellement, parce que de nombreux élus vont devoir faire un choix, entre mandat parlementaire et fonction exécutive locale, mais surtout entre un mandat assuré et un autre qui l’est beaucoup moins.

Dans un contexte d’affaiblissement des partis traditionnels, d’émergence de partis populistes tels que En marche ! et d’irruption du FN qui peut forcer le cadenas majoritaire, la fracture élective va encore s’accroître et il est peu probable que la démocratie y gagne grand-chose.

Philippe Le Claire - Le Journal de l’île / p.3