lundi 26 octobre 2020

Guyane, si loin si proche

Il suffisait d’écouter Guyane 1ère Radio, hier soir, pour comprendre. À 20 heures ici, 13 heures là-bas, commençait une édition spéciale du journal dans lequel il n’y avait même pas besoin d’images.
Les journalistes de la radio publique racontaient avec une sorte de fascination les manifestations du matin :

10 000 personnes à Cayenne, dans les 4 000 à Saint-Laurent-du-Maroni. Des manifs vêtues de noir, couleur des désormais célèbres "500 frères", hormis le rouge porté par les "peuples autochtones", comme on dit là-bas. Et, jusque-là, pas le moindre débordement, pas le moindre casseur…
"C’est la plus grosse manifestation organisée en Guyane", commentait même la préfecture, qualifiant les chiffres d’"énormes". Au sixième jour de blocage et au deuxième jour de grève générale, le plus significatif était sans doute cet assemblage inédit d’intérêts si divers : des ouvriers se retrouvaient à marcher avec des avocats, tandis que des commerçants avaient baissé le rideau solidairement, que le patronat lui-même se fendait d’un communiqué d’adhésion à la protestation, tout comme le Grand Orient de France.

C’est loin, la Guyane, et ce n’est pas tout à fait nous. Là-bas, l’insécurité a atteint l’insupportable, véhiculée par l’imbrication d’une immigration clandestine massive, de la présence de mafias locales liées à l’exploitation de l’or (voir la série "Guyane", sur ce point, édifiante), de la détention d’armes à feu, de trafic de drogue. Mais la Guyane est pourtant proche de nous en bien des points : taux de chômage asphyxiant, jeunesse désabusée, retards structurels criants…
Alors il faut clairement dépasser les premières arguties politiciennes véhiculées ça et là, en ces temps de campagne présidentielle. Qu’il s’agisse, comme l’assènent certains, de "l’échec de la politique Hollande" n’importe plus. D’autant que c’est évidemment faux : on n’entraîne pas un département entier aux limites de l’insurrection en quelques années. La Guyane souffre depuis longtemps, le crie aujourd’hui et, par chance, l’exprime ces jours-ci sans violences.
Du coup, une délégation interministérielle est annoncée et tant mieux. Mais il faut qu’elle aille vite. Elle comprendra forcément Ericka Bareigts, qui joue, à quelques semaines de la fin de son "mandat" la partie la plus délicate de sa carrière.
Il y va non seulement du rétablissement de l’ordre en Guyane mais surtout de sa non-propagation au reste de l’outre-mer. Mayotte, peu ou prou, vit les mêmes douleurs que la Guyane. Les Antilles et La Réunion, avec quelques nuances, n’en sont pas loin non plus.

David Cassagne - Le Journal de l’île / p.3